J. EDGAR de Clint Eastwood (2012)

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Sacré Clint ! Après deux ratages coup sur coup (Invictus et Au-delà), on le croyait atteint de la grosse fatigue des cinéastes en fin de parcours. Mais ce serait enterrer trop vite le grand Eastwood, dont il est difficile d’oublier les nombreux chefs-d’œuvre qui ont jalonné sa carrière d’acteur et de réalisateur. Avec son biopic sur John Edgar Hoover, le revoilà plus en forme que jamais. Retraçant 48 ans d’une vie passée à la tête du FBI, J. Edgar explore avec délicatesse la vie privée d’un homme solitaire et mystérieux. Dans le costume de l’indétrônable patron du bureau d’investigation, un Leonardo DiCaprio impérial, qui passe de la jeunesse du débutant à la sagesse d’un vieillard avec la même sobriété. Pourtant, la froideur des premières images et la fadeur de la lumière laissent craindre un portrait trop à distance du personnage. Dans son bureau, Hoover dicte à un écrivaillon son autobiographie et c’est ainsi que nous plongeons dans les premiers pas politiques d’un jeune ambitieux, obsédé par l’ordre. Nous assistons alors aux débuts mitigés d’une institution qui peine à s’imposer comme rempart contre le crime. Mais bientôt de grandes affaires (l’enlèvement du bébé de l’aviateur Charles Lindbergh, la traque de Dillinger) permettront au FBI de se hisser au sommet d’une Amérique désorientée par sa violence. Le film se plaît à raconter les volte-faces du grand public à travers le cinéma de James Cagney (incarnant l’ennemi public n°1, puis plus tard le flic n°1). En bon républicain, Eastwood insiste largement sur ce qu’a apporté Hoover à la justice des Etats-Unis : le fichage des empreintes digitales, l’analyse scientifique des scènes de crime ou encore le déploiement de forces spéciales pour arrêter les gangsters. Bienheureusement, le film ne se limite pas à un simple exposé historique. Bientôt, se façonne la personnalité d’un homme double, manipulateur au bureau, frustré en privé. Des allers-retours entre passé et présent font apparaître un personnage détestable, épidermiquement suspicieux, craint et haï par tous les présidents qu’il fit chanter pour rester en poste. Humainement, c’est quelqu’un d’autre. Un être complexé, parfois maladroit, frustré par le trop-plein d’amour de sa mère (Judi Dench). John Edgar manifeste également une fidélité sans faille à l’égard des deux seuls amis de toute une vie : sa secrétaire Helen Gandy (Naomi Watts) et son bras-droit Clyde Tolson (Armie Hammer). Le film devient plus touchant quand il délaisse la figure intraitable des bureaux pour s’attacher à la sensibilité de l’homme.

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® Warner Bros. France

A partir des rumeurs d’homosexualité qui ont plané sur la vie d’Hoover, Clint Eastwood crée un mélodrame particulièrement poignant sur l’impossibilité de vivre pleinement une relation sentimentale. Cependant, on peut aussi s’interroger sur ce parti pris de traiter l’intime et d’éluder le côté le plus méprisable du personnage. Certes, ce biopic évoque le racisme latent de J. Edgar et les dossiers compromettants qu’il constituait contre le tout Washington. Mais pourquoi ne jamais montrer la réalité de ce qu’ont été, sur le terrain, les années Hoover ? Comment ne pas évoquer les actions répressives du FBI contre le mouvement des droits civiques et les Black Panthers ? Car l’institution a connu ses grandes heures sanglantes dans les années 60, quand elle avait ordre de neutraliser par tous les moyens les mouvements noirs (Fred Hampton, fondateur de la section Black Panthers de Chicago, assassiné dans son sommeil). De même, pourquoi passer sous silence les relations troubles qu’entretenaient Hoover et la mafia ? (il était soumis aux chantages de la pègre à cause de son addiction aux jeux de courses). Par ailleurs, pourquoi traiter son éventuelle homosexualité et pas sa propre homophobie ? (il chassait l’homosexualité dans ses rangs par crainte d’attaques extérieures). John Edgar Hoover reste une énigme, même dans ce biopic, par certains côtés, partial et prudent. D’un point de vue simplement cinématographique, il n’y a rien à reprocher au film d’Eastwood, à part peut-être, un maquillage de vieillard pas très convaincant pour Leo DiCaprio et Armie Hammer (en revanche bluffant pour Naomi Watts). Mais dans l’ensemble, J. Edgar est un bon cru Eastwoodien qui a le mérite de pointer les contradictions de ce fervent défenseur de la morale. On retiendra surtout la finesse d’une des dernières scènes du film : la caméra entre dans l’intimité de la chambre d’Hoover où s’y dévoilent un décor raffiné, un goût pour l’élégance de l’art asiatique et, en définitive, une finesse bien loin de la rudesse de l’homme public.

Artcile écrit le 7 Janvier 2012

Titre VO: J. Edgar / Pays : USA/ Durée : 2h15/ Distribué par Warner Bros France/Sortie le 11 Janvier 2012

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