LE DIREKTOR de Lars Von Trier (2007) Note : 7/10

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Drôle de spécimen que ce nouvel opus de Lars Von Trier. En attendant la dernière fable de la trilogie commencée avec Dogville et Manderlay, le réalisateur nous propose un petit retour aux fondamentaux du Dogme. On retrouve dans Le Direktor la sobriété du décor et de l’espace, la mise en scène faussement aléatoire qui révèle une incroyable maîtrise et les dialogues percutants qui ont fait l’originalité des Idiots. Le tout en danois évidemment. Installez-vous et savourez.

Kristoffer, un comédien au chômage, se voit proposer un rôle à la hauteur de sa démesure : pour le temps d’une entrevue avec un gros investisseur il sera le directeur d’une petite entreprise d’informatique. Ravn, à l’origine de cette supercherie, est un patron qui n’assume pas ses décisions et qui a dès la création de la société, fait croire à ses salariés qu’il n’était qu’un employé comme les autres. Le « Directeur de Tout », que personne n’a jamais vu, serait basé aux Etats-Unis d’où il prendrait les pires mesures. Pour vendre son entreprise moribonde, Ravn présente à un acheteur islandais nommé Finnur, le faux big boss, seule personne avec laquelle l’homme souhaite négocier. Mais dans son élan d’acteur fraîchement crédible, Kristoffer ne peut s’empêcher d’aller à la rencontre de « ses » employés. Médusés, les salariés collent enfin un nom et un visage sur celui qui est sensé être responsable de tous leurs maux et de toutes leurs frustrations. Kristoffer ne sait pas encore dans quelle galère il vient de s’embarquer.
Le réalisateur, qui joue ici le rôle de narrateur, s’introduit dans cette petite entreprise par la fenêtre, montrant ainsi un univers cloisonné régi par des codes souvent absurdes. Lars Von Trier semble poser la caméra et la laisser tourner comme s’il faisait un documentaire. Le cadrage hasardeux est synonyme du malaise ressenti par un petit patron qui n’assume rien et des employés prisonniers de leurs névroses. Personne n’est à sa place et semble figé dans ses angoisses : Gorm, le provincial traumatisé par une ville glaciale, Lise, la déléguée syndicale nymphomane et en manque d’autorité, Heidi, la secrétaire qui fantasme sur un mariage avec un patron qu’elle n’a jamais vu, Spencer (Jean-Marc Barr) empêtré dans un danois approximatif et Mette, la veuve traumatisée par le suicide de son mari licencié par l’entreprise. Tous ont quelque chose à reprocher à ce patron virtuel qui se matérialise enfin pour être la cause de leur mal-être. Ce qui s’exprime avant tout c’est le besoin de rejeter la faute sur l’autre, le besoin de se déresponsabiliser. Nul ne se soucie réellement de son emploi dans l’entreprise. Chacun se complaît dans un malheur qui ne trouve de résonance que chez l’autre. Car tout ce qui les lie c’est le malheur et la frustration. Leur seul bonheur est de pouvoir tous se liguer contre ce patron qui prend des décisions dans sa tour d’ivoire. Les employés n’ont donc aucun pouvoir et peuvent se décharger de toute responsabilité face à leur échec personnel, professionnel ou sentimental. Quant à Ravn, il est partagé entre son goût de l’autorité (qu’il exerce sans mal sur Kristoffer) et son besoin d’être estimé par les autres, ce qui semble pour lui totalement incompatible. Enfin, Kristoffer, l’acteur fantasque et mégalomane, se perd dans un rôle dont il ne maîtrise plus l’ampleur. Il ne jure que par un comédien incompris nommé Gambini et se regarde jouer ou plutôt sur-jouer. Chacun est bloqué dans sa situation jusqu’à l’arrivée de Kisser, ex-femme de Kristoffer et avocate de Finnur. Elle apporte une lueur de lucidité à tout ce cirque et tente de ramener Kristoffer à la réalité de sa condition : simple pantin de Ravn. C’est alors que Kristoffer, enfin conscient d’être piégé par son imposture, peut reprendre la main sur sa vie. Jusqu’au bout sa moralité aura été mise à l’épreuve. Lorsque le choix ultime de sauver l’entreprise ou de succomber aux sirènes d’un pouvoir éphémère se présentera à lui, deviendra t-il enfin raisonnable ? Rien n’est joué.
 
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