INLAND EMPIRE de David Lynch (2007)

INLAND EMPIRE affiche

C’est avec beaucoup d’impatience, que j’attendais le nouvel ovni signé David Lynch. Après le tortueux Lost Highway et l’envoûtant Mulholland Drive, il était difficile de faire mieux. D’ailleurs à l’époque de ce dernier, j’avais pensé que Lynch ne pourrait pas aller plus loin dans son art. Bizarrement, j’avais l’impression que Mulholland Drive était une sorte de finalité. Au delà de la vision métaphorique de l’ogre hollywoodien qui vampirise les âmes, je pensais qu’une partie du mystère Lynch avait été résolu. La rituelle opposition entre Bien et Mal, Blonde et Brune, Réel et Imaginaire, après s’être inversée au fil des films, s’était finalement muée en une seule et même entité. Le monde devenait le reflet de l’âme humaine, double et insondable, un couloir avec d’innombrables portes qu’il ne fallait pas forcément ouvrir. J’aimais cette idée que tout mystère ne devait pas forcément être résolu. Une fois qu’on l’avait compris, qu’est-ce que Lynch pouvait nous dire de plus ? Le réalisateur avait lui-même avoué ne pas être sûr de refaire un film. Pour moi, tout été dit. Il restait un ou deux projets inachevés comme Ronnie Rocket (une histoire évoluant dans un univers très industriel) qui n’a jamais vu le jour. Mais l’oeuvre inachevée reste une des caractéristiques indispensables de tout artiste accompli. Je restai donc là, déjà résignée à l’idée que Mullholland Drive serait bel et bien son dernier film, jusqu’à ce qu’apparaissent les premières rumeurs d’un nouveau film du grand Lynch. De rares informations glanées sur internet laissaient entendre que le film serait entièrement tourné en DV, avec sa muse de la première heure, Laura Dern (déjà vue dans Blue Velvet, Sailor et Lula) et que le film durerait trois heures (eh oui à l’époque on le savait déjà !). A part ça, peu de détails sur le sujet, l’intrigue et donc le coeur du film. Ma réaction a été très enthousiaste, un peu naïve et je l’avoue quelque peu stupide : c’est du Lynch, ce sera forcément génial, un vrai chef  d’oeuvre. Quelques mois avant sa sortie en France, des échos hollywoodiens parlaient d’une performance hallucinante de Laura Dern. Tout un programme ! Quelques jours avant le jour J, la bande-annonce très obscure entretenait le mystère et les critiques intellos passaient deux heures à expliquer que le film était inracontable. D’ailleurs je ne voulais pas entendre les critiques, les décryptages et toutes autres formes d’analyses qui risquaient d’altérer mon jugement
sur les premières images du film. Mercredi 7 février : le film sort en salles en France. Il n’est pas dans beaucoup de salles parisiennes et la séance du soir, après le boulot, n’est pas avant 21h. Je décide d’attendre jusqu’à dimanche après-midi. Au moins j’aurais l’esprit clair pour bien appréhender toutes les subtilités du film. MK2 Bibliothèque, séance de 14h20. Salle A, l’une des plus grandes. Toute excitée, je monte les escaliers comptant les minutes qui me séparent du film. Une masse de gens s’agglutine devant les portes avec autant d’impatience. Enfin, nous entrons. Je cherche la meilleure place : la quatrième rangée en partant de l’avant, le siège le plus au centre de l’écran (une manie de cinéphile). La salle se remplit. Musique, bande-annonces, pubs… cela semble interminable. Allez, allez plus vite ! Les lumières s’éteignent enfin. Des successions de « chuuut » envahissent la salle. Le cauchemar commence…  

Nikki Grace, une jeune actrice, reçoit la visite de sa voisine, une vieille femme un peu étrange qui lui annonce qu’elle a obtenu un rôle. La jeune femme est en effet choisie pour interpréter le personnage de Susan dans une bluette hollywoodienne lourdement nommée On High in Blue Tomorrows (Là-haut dans les lendemains bleus). Nikki rencontre son partenaire Devon Burk qui joue Billy, son amant à l’écran. Les répétitions commencent mais très vite, des évènements étranges perturbent le tournage. Les acteurs se sentent épiés. C’est alors que le réalisateur avoue les faire jouer dans le remake d’un film maudit, dont le couple vedette mourut tragiquement avant la fin du tournage. Cette révélation sème le trouble chez les deux acteurs et notamment chez Nikki.

Difficile de discerner immédiatement le sens d’Inland Empire et c’est sans aucun doute ce qu’espère David Lynch : qu’on ne s’y retrouve pas. Nous entrons dans l’empire intérieur de Nikki/Susan, une femme multiple, naïve et perfide à la fois, virginale et machiavélique. Nous ne savons jamais vraiment qui est-ce que nous observons : Nikki ? Susan ? Nikki dans la peau de Susan ? Ou Laura Dern elle-même s’aventurant avec délectation dans le labyrinthe de Lynch ? Sans doute toutes ces femmes en même temps. Le métier d’actrice est fortement mêlé à celui de prostituée comme si jouer un rôle signifiait vendre son âme et perdre son identité. Nikki/Susan, quasi-possédée par le rôle d’une morte, n’existe pas dans cette fiction. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, anéantie par un amour qui ne peut se réaliser et qui se résume à une simple coucherie sous les yeux d’un mari dépassé. Susan se perd dans ses illusions (elle espère l’amour de Billy/Devon) et son univers est une vaste farce. C’est un cirque à l’image de la tâche de ketchup surdimensionnée sur le t-shirt du mari.  La vie de couple est, elle aussi, une vaste plaisanterie représentée par des lapins en peluche qui miment une vie quotidienne fade et mécanique, devant un public nourri aux sitcoms. Le couple est inexistant quand il n’est pas en phase de décomposition.

Dans la continuité de Mullholland Drive, les paillettes côtoient le sordide. L’adultère prévisible confirme l’impossibilité d’un amour pure à Hollywood. L’histoire trouve un écho en Pologne, dans une chambre d’hôtel glauque où une femme brune voit Nikki, son double blond, jouer sa vie à l’écran. Tout n’est qu’un perpétuel  recommencement. La chambre d’hôtel, où qu’elle soit, est le lieu de l’impossible, de l’adultère, de la trahison, de la perte d’identité. C’est là que se retrouve Nikki/Susan, entourée de prostituées qui constituent, chacune, une part d’elle-même.
C’est là que se cristallisent ses angoisses et sa peur du monde extérieur. L’actrice étant une prostituée d’Hollywood, c’est tout naturellement qu’elle est plantée au tournevis le long d’une avenue et qu’elle agonise sous les yeux d’une SDF à la fois sénile et désabusée.

Mais tout n’est pas si clair dans Inland Empire. On nous parle du couple alors que le personnage est toujours seul, vampirisé par ses hallucinations et ses névroses. Le pendant polonais de cette histoire est également très obscure, parfois lourd, souvent incohérent. On ne comprend pas toujours ce que Lynch veut nous dire. Mais veut-il vraiment nous dire quelque chose ? Nous sommes souvent dans l’abstrait et nous cherchons vainement une explication qui n’existe pas.

Que pouvait-on attendre réellement d’Inland Empire ? Forcément autre chose que tout ce que l’on avait pu voir auparavant. Un film à part, en rupture avec ce que David Lynch avait pu véhiculer dans ses précédents opus. Une rupture qui passe par l’expérimental, la transcendance, l’implicite, quitte à frôler la caricature de l’étudiant en première année de cinéma. David Lynch nous avait habitué à mieux.
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