LA GRAINE ET LE MULET de Abdellatif Kechiche (2007)

Slimane est ouvrier sur un chantier naval à Sète. Alors qu’il est proche de la retraite, il est soudainement  licencié. Avec ses économies, il décide de retaper un vieux bateau pour en faire un restaurant avec, à la carte, sa spécialité : le couscous de poisson.

Un fils introuvable, une course poursuite improbable pour récupérer une moto, un couscous qui ne vient pas… Jusqu’au bout, Abdellatif Kechiche s’amuse à tourmenter son héros comme il aime titiller l’impatience du spectateur. La Graine et le mulet est un jeu de piste menant vers quelque chose d’irrémédiablement insaisissable. Déjà L’Esquive était animé par un même motif chimérique : Krimo, ado amoureux mais soupirant introverti s’aventurait dans le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux pour séduire tant bien que mal sa dulcinée. Ici, tout comme Krimo, Slimane personnage taciturne, entretient un dialogue désaccordé avec le reste du monde. Mais si face à l’administration, son mutisme est un obstacle à son projet, il peut aussi être un savoureux refuge. Notamment face à une famille qui n’existe plus que par ses cris et ses reproches. Contre une ex-femme jalouse, les crises d’une belle-fille trompée, le mépris des fils trop bien intégrés pour porter de l’attention à leur vieux père, Slimane oppose un silence nécessaire et implacable. Une bulle de sérénité d’une force incroyable même si elle est, chaque fois, malmenée par le suspense du film. Seule Rym (Afsia Herzy), la fille de sa nouvelle compagne, parvient à atteindre cet homme mystérieux et grave. Entre cette graine et ce mulet, il y a une complicité rare, un dialogue vibrant et poétique. La jeune fille agit comme un catalyseur dans la vie de Slimane, elle est une porte d’accès vers un ailleurs plus enviable. Rym, personnage libre, pleine de vie, dont la gourmandise éclate avec bonheur à l’écran, porte ce très beau film de toute sa fraîcheur. Abdellatif Kechiche signe là une petite merveille, une oeuvre à la fois puissante et délicate.

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