LE RUBAN BLANC de Michael Haneke (2009) Note : 9/10

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Palme d’Or à Cannes cette année, Le Ruban Blanc n’a pu échapper à quelques soupçons de copinage de la part d’Isabelle Huppert alors présidente du jury. Copinage justifiable : Isabelle Huppert, auréolée en 2001 d’un prix d’interprétation pour La pianiste de Haneke, n’aurait-elle pas juste voulu lui rendre la pareille ? Moi-même à l’énoncé du palmarès en mai, je n’ai pu laissé échapper un soupir exaspéré. Peut-être à cause de ces soupçons plus ou moins fondés, je m’attendais à un film autiste et élitiste comme sais parfois les récompenser Cannes. A tort !

Le pitch : A la veille de la Première Guerre mondiale, de mystérieux accidents perturbent la tranquillité d’un petit village allemand.

Filmé en noir et blanc, ce village nous fait entrer de plein pied dans une atmosphère austère et trouble. Les habitants sont de fervents catholiques et les enfants vivent dans la discipline et la rigueur. Mais très vite, l’image lisse se craquelle pour laisser entrevoir le pire : l’adultère, l’inceste et l’humiliation. Les enfants assistent incrédules à cette mascarade sociale dont ils sont les victimes mais aussi les bourreaux. La mise en scène particulièrement soignée accentue le malaise des non-dits. Le noir et blanc, traditionnelle illustration du Bien et du Mal, a ici une utilisation troublante. Le blanc, pas tout à fait blanc, parfois écru, semble marquer une innocence illusoire. Le noir, plutôt proche du gris, paraît symboliser l’imposture, le Mal dissimulé. Le Mal n’est pas forcément là où on l’attendrait. Le ruban blanc est une sanction et un rappel à l’ordre. Punis pour ne pas avoir respecté le couvre-feu familial, deux enfants, frère et sœur, doivent porter un ruban blanc, l’un sur le bras, l’autre dans les cheveux, pour se rappeler leur innocence passée. Le ruban blanc doit agir comme purificateur. Mais quelle est la portée d’un tel symbole pour des enfants témoins quotidiens de la cruauté des adultes ? La réponse est peut-être dans cet oiseau éventré par une paire de ciseaux.

Autre indice d’une mise en scène à double tranchant : le cadrage. Plutôt qu’utiliser les gros plans, Michael Haneke multiplie les plans d’ensemble : portraits de famille, plans d’une classe d’élèves ou vue sur les villageois assistant à l’office religieux. Dans ces scènes idylliques, il y a chaque fois un élément qui vient perturber le cadre. Prenons par exemple, la chambre dans laquelle repose l’ouvrière accidentée. Elle est nue, sur son lit de mort et est coupée en deux. En effet, nous ne voyons que ces jambes car le reste est caché derrière un mur qui prend la moitié de l’image : première rupture. Le mari entre pour dire un dernier au  revoir à son épouse mais une femme l’arrête dans son élan pour couvrir la blessée d’une couverture : deuxième rupture. Le mari s’assoit au bord du lit  pour regarder un visage qu’on ne voit pas : troisième rupture. Enfin, à gauche, il y a un clou tordu planté dans le mur cassant définitivement le cadrage. Le même effet est reproduit dans la scène où les deux enfants du médecin parlent de la mort, attablés dans la cuisine. La poignée de porte à gauche casse l’encadrement serein du repas. Le petit garçon finit par rompre la conversation douloureuse en jetant son assiette par terre.

Dans une autre scène, le baron, sa femme très élégante, son fils et le pasteur sont sur le perron de l’église. On nous présente encore une vision idéale de la famille. Mais les yeux de la baronne trahissent un bonheur d’apparence. Les yeux dans le vide, elle semble détachée du réel. On comprendra plus tard que son regard exprimait là le malaise du couple.

Les enfants ont un rôle clé dans ce théâtre d’illusions. Ils reproduisent à la perfection le mépris des rapports de classes et la politique du châtiment divin. Ils appliquent méthodiquement la violence héritée des adultes. Par exemple, ils s’en prennent au fils du baron, symbole d’une vie privilégiée. Quant aux faibles, ils n’ont pas leur place dans cette micro société intolérante comme on le verra avec Karli, le jeune handicapé. Dans ce climat de frustration sociale, de contradictions permanentes entre Bien et Mal, d’éducation oppressante, comment ne pas devenir quelques années plus tard la proie de l’idéologie nazie ?

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