ORIGINAL VS REMAKE : LE SURVIVANT de Boris Sagal (1971) / JE SUIS UNE LEGENDE de Francis Lawrence (2007)

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L’histoire

En 1975, un terrible fléau, résultat d’une guerre bactériologique, a décimé la majeure partie de la planète. Seul Robert Neville, un scientifique militaire, a survécu à la contamination grâce à un antidote qu’il venait de tester. Mais il n’est pas le seul. D’autres hommes, partiellement touchés par le virus, se sont mués en sortes de zombies ne pouvant sortir qu’à la tombée de la nuit. Tous les soirs, depuis deux ans, Neville doit affronter ces demi-hommes dans une lutte aussi physique que psychologique.

La solitude de Neville

Ce qui marque au premier abord, c’est la solitude de Neville. L’homme est seul face à lui-même. Cet isolement est à la fois le cauchemar et le rêve de tout être humain. On ne sait pas grand-chose de la vie de Neville avant l’épidémie. Rien n’indique quels sont ses attaches et son rapport au passé. Neville vit au présent, sans  nostalgie. Ses seuls souvenirs sont impersonnels et évoquent, par flash-back, les origines de l’épidémie. On dirait parfois qu’il apprécie sa solitude. Neville vit le rêve d’un liberté infinie, symbolisée par le concert de Woodstock pour toujours à l’affiche car le temps s’est figé.

Il s’est installé dans une routine apocalyptique : le jour, il sillonne les rues de Los Angeles à la recherche de vivres et le soir, il combat les mutants. Le reste du temps, il converse avec le buste de Jules César et mime cyniquement des scènes d’une vie quotidienne passée. Parfois cette solitude le fait halluciner comme lorsqu’il croit entendre tous les téléphones sonner en même temps. C’est l’espoir d’une vie existante ailleurs. Mais il se ressaisit et les sonneries s’arrêtent. Dans sa maison, devenue une forteresse anti-mutants, il observe l’agitation des monstres s’attaquant aux derniers vestiges du monde civilisé (musées, bibliothèques).

Une guerre idéologique

Le film nous dévoile les origines du Mal : les Etats-Unis sont intervenus militairement dans un conflit russo-chinois en utilisant la bombe atomique. Mais cette arme était porteuse d’un bacille très dangereux qui a, peu à peu, contaminé le monde entier. Neville, seul survivant, regarde le monde avec cynisme. Il ne semble plus croire en rien. Et son seul but est d’éradiquer les zombies qui compromettent sa tranquillité. Etrangement, son ennemi s’appelle « La Famille ».

La « Famille » est une sorte de secte constituée de mutants atteints par le fléau. Ce ne sont pas de simples monstres sanguinaires. Ils pensent et parlent comme lorsqu’ils étaient humains. Pire, ils complotent et s’organisent en micro société bien décidés à faire de leur statut un réel mode de vie. Ces zombies ont un leader, Matthias, ancienne personnalité médiatique reconvertie en gourou. Ce nouveau chef considère sa mutation comme une évolution logique et voit en Neville l’incarnation d’un monde passé, corrompu par la science et les technologies. Le fléau serait donc un châtiment divin pour mieux renaître. La transformation des humains apparaît comme une purification. Entre Neville et la Famille s’engage une guerre idéologique où l’un résiste afin de garder ce qui lui reste d’humanité tandis que les autres croient devenir des surhommes. Allégoriquement, c’est la lutte entre la non-croyance et la croyance, les anciens et les modernes, la technologie et la nature ou encore l’individualisme et le collectivisme. C’est une guerre où chacun a sa part de torts mais pense être sur la voie du Bien. Neville, sur-armé, croit bien agir en exterminant cette version dégénérée de l’homme tandis que la Famille pense faire table rase du passé en « tuant le père » et race scientifique responsable de tous les maux. De cette manière, ils reproduisent sans le savoir les erreurs d’autrefois, celles même qui menèrent à la disparition de l’espèce humaine.

L’espoir

Neville n’est pas seul. Il croise le chemin de survivants, bien réels et en bonne santé. Parmi eux, Dutch, un jeune homme à l’esprit libre, Lisa une femme noire au caractère bien trempé, et son petit frère Richie, atteint par le fléau. En réussissant à soigner Richie, Neville relance l’espoir d’un retour possible à la normalité. C’est à ce moment-là qu’il devient une « légende », comme le héros de Matheson, alors qu’auparavant il n’était qu’un survivant luttant pour lui-même. C’est en reprenant contact avec l’espèce humaine qu’il retrouve un semblant de réalité. Le personnage de Richie est très important dans l’évolution du héros. Passant de zombie à jeune garçon, il renvoie Neville à sa propre inhumanité. Puisqu’il est la preuve d’une guérison possible, Richie considère toujours Matthias et ses sbires comme des humains qu’on peut aider. Il ne comprend donc pas pourquoi Neville les tue. Malheureusement, la Famille ne veut pas être sauvée voyant la guérison comme une régression spirituelle. Les deux mondes ne se comprennent définitivement pas. Seuls seront sauvés ceux qui veulent encore l’être. S’en suit l’affrontement final où Neville, devenu sauveur de l’humanité grâce à son sang antidote, peut enfin mourir dans une mise en scène quasi christique. La légende ne prend corps que par le sacrifice.

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Quelques détails grandguignolesques

Malgré un discours plutôt cohérent, le film s’affuble de quelques excentricités plus ou moins inutiles.

Première bizarrerie : la Famille. Au-delà du discours idéologique, on ne peut s’empêcher de rire à la vue des pseudo-zombies avec leurs toges noires et leur teint albinos. Les personnages, dont la monstruosité est difficilement crédible, rappellent les séries Z des années 70. Avec Le Survivant, on n’est pas loin de ça d’ailleurs.

Autre fioriture inutile : Lisa. Le seul personnage féminin, aux faux airs de Pam Grier, semble sorti tout droit d’on ne sait quel film de Blaxploitation. Pourquoi faire ? D’abord, elle apporte la touche communautaire qui ravit le public afro avec tout un tas de mimiques façon Foxy Brown. Elle incarne aussi la résistance féminine face à l’oppression des hommes, représentée ici par Neville mais aussi par les zombies (elle s’adresse à Neville avec une arme et elle lutte comme un homme contre les monstres). Cependant, elle ne résiste pas très longtemps au charme du beau Charlon Heston, ni aux zombies. Le personnage est avant tout la réponse à la frustration sexuelle de Neville. Auparavant, celui-ci fantasmait en caressant les mannequins des boutiques. En s’animant parmi les poupées de cire, Lisa réalise les désirs du héros. Comme quoi, dans les années 70, sous couvert de revendication communautaire et de libération sexuelle, on véhicule les mêmes clichés machistes qu’avant.

Version Francis Lawrence

Ici, Francis Lawrence reprend le titre original du livre de Matheson : Je suis une légende. Alors que Sagal avait remplacé les vampires par une secte d’albinos intelligents, lui préfère revenir aux fondamentaux du fantastique et à l’histoire originale avec des créatures suceuses de sang. Le Neville joué par Will Smith est un personnage sensible, troublé par la solitude. Le film insiste beaucoup sur l’aspect psychologique de l’isolement. Neville a tout perdu dans ce drame : sa femme et sa fille, ainsi que toute possibilité de communiquer avec le moindre être vivant. Il ne lui reste que sa chienne, Samantha, dont il s’occupe comme d’un enfant. Un moyen pour lui de rester un être humain. Contrairement à Charlton Heston, Will Smith espère encore trouver des survivants ailleurs, c’est un peu ce qui le raccroche à la vie. Ici, les vampires ne parlent pas, ce ne sont que des bêtes sanguinaires déshumanisées. Pourtant, Neville cherche jusqu’au bout un moyen de les guérir. Il passe son temps à les capturer pour les emmener dans son labo et teste des remèdes sur des souris. Toute sa vie tourne autour de la fabrication d’un antidote. Même après la découverte de survivants saints, il se refuse à quitter son labo, se sentant responsable en tant que médecin, de l’avenir du monde.

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Quand la nature reprend ses droits

Neville se balade dans un New York désert et chaotique où la nature s’est peu à peu réinstallée. On découvre des hordes d’animaux traversant les rues parsemées d’herbes hautes. Ces images contrastent avec les restes d’une ville envahie par la pub, la technologie et l’urbanisme. Neville revient à l’état sauvage, obligé de chasser les cerfs pour se nourrir. La nature semble une réponse à la bêtise scientifique responsable de l’horreur. En effet, ce n’est pas une guerre bactériologique qui a décimé le peuple mais un excès de science, une recherche toujours plus grande de suprématie par la médecine. Ainsi, c’est à cause du virologue Alice Krippin que nous en sommes là. Prétendant avoir trouvé un remède contre le cancer grâce à la modification génétique d’un virus, elle a condamné le monde. Je suis une légende dénonce ainsi les faux prophètes de la science mis au service d’une propagande sensée renforcer l’impérialisme américain. A défaut de devenir le grand sauveur du monde, l’Amérique est devenue l’instigateur d’un mal mondial. La maladie s’appelle désormais le virus Krippin comme ultime rappel de sa faute.

Espoir et sacrifice

Tous les jours, Neville envoie un message radio espérant trouver des survivants comme lui, des miraculés immunisés naturellement contre le virus. Lorsque deux d’entre eux viennent à lui, il ne peut y croire et nie leur existence. Mais très vite, il reprend le rôle de protecteur pour ces deux êtres qui prennent indirectement la place de sa femme et sa fille. Dans le même temps, le vaccin testé semble porter ses fruits et l’espoir renaît enfin. Devenu sauveur du monde, Neville peut se retirer. Ultime sacrifice, le scientifique se laisse happer par les bestioles pour protéger ses deux amis et le sérum. Qui sait, après avoir ingurgité le sang de Neville, ces êtres retrouveront peut-être un peu d’humanité.

je suis une legende zombie

Verdict

Autant le dire, Le survivant est un nanar de seconde zone, ni plus ni moins. A partir du roman Je suis une légende de Richard Matheson – qui est tout de même l’un des papes de la science-fiction, auteur du célèbre L’homme qui rétrécit et du roman noir Les seins de glace, sans oublier d’un nombre incalculable de scénarios comme Duel de Spielberg, Le corbeau de Roger Corman, la série The Twilight Zone… –  Boris Sagal tire une adaptation assez pauvre, devenue désuète aujourd’hui. Malgré la dénonciation de la guerre bactériologique, illustrant les conflits de la guerre froide et du Viêt-Nam, on n’est pas loin du bide. Le déguisement et l’idéologie sectaire de la Famille rendent le propos ridicule et donnent l’impression d’une vaste mascarade. De même, la référence à la Blaxploitation, hors sujet, donne un coup de vieux au film. Enfin, le pessimisme de Neville est certes, justifiable, mais trahit un personnage peu étoffé.

On préfèrera le Neville version Will Smith (eh oui !!!!) dont la personnalité est beaucoup mieux travaillée. La version de 1997 est, indéniablement, de meilleure facture. Plus haletant et plus spectaculaire, le film n’en reste pas moins attaché à la psychologie du personnage, mettant en avant la souffrance de la solitude et la douleur de perdre des proches. Certes, Je suis une légende prend souvent des accents de mélo hollywoodien mais difficile de ne pas se sentir proche du personnage.

En segmentant trop son film, Sagal, a pris le parti de l’encrer uniquement dans la contemporanéité de son époque. A l’inverse, Francis Lawrence voit plus loin et offre une vision toujours plus actuelle.

Original : 6/10 – Remake : 7/10
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