POETRY de Lee Chang-Dong (2010) Note : 8/10

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Attention ! Ne vous fiez pas au pitch peu avenant : Une grand-mère sud-coréenne atteinte d’Alzheimer trouve refuge dans la poésie mais peine à écrire par manque d’inspiration. Dans le
même temps, elle découvre que son petit-fils a participé au viol collectif d’une jeune fille qui, par détresse, s’est suicidée…

Malgré ce résumé peu engageant, on est vite agréablement surpris par la force que dégage ce film. Poetry est à la fois l’histoire d’une vieille femme
courageuse qui refuse le crime de son petit-fils mais aussi celle d’une lutte intérieure entre une mémoire qui se délite et un besoin irrépressible de s’exprimer. Face au drame, le film n’es ni
larmoyant, ni austère. Il y a un juste milieu rythmé par la recherche des mots et le regard égaré de Mija sur la rudesse du quotidien. La poésie est pour la vieille femme le moyen d’emprisonner
une mémoire qui peu à peu s’échappe. Mais elle ne réussit pas à mettre des mots sur cette vérité qui l’insupporte. Elle passe alors par toute une palette d’émotions : le déni de ce qu’elle
apprend, le silence, la compassion envers la mère de la jeune fille, l’interrogation et surtout la colère envers ce petit-fils sans réel remords qu’elle tente vainement de culpabiliser. Le film
oppose constamment Mija aux autres. La vieille femme découvre alors la violence sous toutes ses formes. Elle apprend d’abord successivement sa maladie, la mort de la jeune fille et la douleur de
la mère. Puis, c’est une autre violence plus dissimulée qui fait son apparition : l’impassibilité des gens face à l’horreur (lorsque Mija parle du suicide au supermarché, personne ne
l’écoute), l’insouciance des jeunes ados coupables qui continuent à vivre comme si de rien n’était, la corruption des pères plus inquiets par leur réputation que par le crime de leurs fils et
enfin, le racket de ces mêmes pères incapables de comprendre sa douleur.

Face à toute cette violence quotidienne, la poésie est là comme une parenthèse enchantée, une échappatoire dans laquelle elle se réfugie. Le cours de poésie est le lieu d’expression mais aussi
celui du souvenir. C’est le moment où tout le monde s’écoute alors qu’à l’extérieur Mija se sent bien seule avec sa détresse. C’est donc grâce à la poésie qu’elle peut se mettre à la place de
cette jeune fille meurtrie et parler à travers elle.

Par certains côtés, Poetry rappelle les récents Lola de Brillante Mendoza ou encore Mother de Bong Joon-ho, deux films qui mettaient en scène de vieilles femmes fragiles en prise avec la violence de leur progéniture. Là encore, on assistait à
une crise générationnelle. Mais si dans le premier, la grand-mère était dans une logique du pardon, et que dans le second, la mère vouait un amour sans limite pour son fils meurtrier, Mija, quant
à elle, est bien loin d’accepter passivement le crime de son petit-fils. Même si elle semble subir cette vérité en silence, elle est en réalité en recherche de solutions parfois radicales. Après
avoir tout essayé pour aider son petit-fils à prendre conscience de son geste, elle ne trouve finalement plus qu’une seule alternative à l’injustice.

Tout au long du film, Mija se révèle et s’affirme. D’abord, elle refuse de servir de marchandise sexuelle à un vieil homme impotent. Mais, plus tard, elle finit par changer d’avis afin de
connaître l’amour une dernière fois, avant de perdre totalement la mémoire. Enfin, elle saura monnayer cet acte au bon moment. Mija, est une sorte de révoltée silencieuse poussée à l’action par
la poésie.

Poetry est un très beau film, modeste et tout en retenue. Yoon Jung-hee interprète le rôle de Mija avec beaucoup de force et de sensibilité. Un seul
reproche : sa longueur. Toute la dernière demi-heure s’attardant sur l’après, sur l’écrit, est certes utile mais pas indispensable. On aurait préféré garder le mystère de la poésie et terminer
sur Mija en train d’écrire. Mais cette partie permet surtout à l’héroïne de s’exprimer à la place de la défunte, pousser un cri de révolte de manière calme et apaisée contre ces hommes vides
d’émotions et cette violence ordinaire.