HORS-LA-LOI de Rachid Bouchareb (2010) Note : 8/10

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Pendant la guerre d’Algérie, trois frères, marqués par le massacre de Sétif et séparés par la vie, se retrouvent en France pour reprendre leur destin en main. Alors que Saïd (Jamel Debbouze)
choisit la voie du proxénétisme et des cabarets, Abdelkader (Sami Bouajila) intègre le FLN, bien déterminé à lutter pour l’indépendance de son pays. Tandis que Messaoud (Roschdy Zem), ancien
soldat de la guerre d’Indochine, navigue encore entre deux eaux. Finalement convaincu par les discours idéalistes d’Abdelkader, Messaoud choisit à son tour la cause du FLN. C’est le début d’une
spirale de violence qui va peu à peu dégrader le lien qui unit ces trois frères.

 

Hors-la-loi montre avec justesse une lutte douloureuse  pour l’indépendance, sans jamais y porter un œil
complaisant. Rachid Bouchareb pose un regard désabusé sur les conséquences de la guerre d’Algérie, sur des prises de décisions radicales, mais aussi sur une liberté inéluctable. Le désastre de ce
conflit est illustré par les mauvais choix dans lesquels s’enferment les personnages : Abdelkader dans son fanatisme, Messaoud dans une position d’éternel bourreau et Saïd dans son image de
voyou. Et la mère, totalement dépassée par les évènements, regarde ses fils tomber. Même si la cause est juste, les moyens de la défendre sont inhumains et douloureux. Ils mettent donc en danger
l’unité de cette famille.

Alors que Abdelkader et Messaoud semblaient prendre la voie de la sagesse en privilégiant la réflexion idéologique, ils sombrent peu à peu dans l’extrême violence, étant prêts à tuer les leurs
pour maintenir l’autorité dans leurs rangs. A l’inverse, Saïd qui semblait sur la mauvaise pente, voit plus loin, galvanisé par des velléités d’intégration. Il monte une salle de boxe, espérant
ainsi, à sa manière faire reconnaître la valeur des Algériens en France. Ce sont justement ces ambitions divergentes qui vont fortement opposer ces trois frères autrefois si unis. Une scène
marque bien cette division : près du ring, Messaoud et Abdelkader somment Saïd d’annuler le match national de son poulain, alors que c’est le rêve de sa vie. Quand Saïd refuse, ses frères se
mettent à le menacer comme un vulgaire opposant à leur cause. On sent à ce moment-là que quelque chose s’est brisé. Ils ne semblent plus que des étrangers les uns pour les autres. Même entre les
deux frères du FLN, rien ne va plus. Messaoud s’empêtre dans ses contradictions. Père de famille, il tue au service de l’organisation tout comme il tuait au service de la France en Indochine. Là
bas, il a perdu son œil, ici, il perd son âme, alors qu’il ne rêve que d’une vie de famille paisible. Quant à Abdelkader, il n’a pas autant de scrupules. Il préfère être un héros, un martyr, prêt
à verser le sang pour son pays. Il a perdu toute émotion tant il est aveuglé par sa ferveur doctrinaire. C’est donc un personnage froid qui force son frère à commettre le pire.

Mais il y a aussi cet ennemi extérieur : la France coloniale dont Abdelkader et Messaoud ne veulent plus, représentée par la police de Papon et par une milice secrète (La Main Rouge). Le
film montre bien que les deux clans ne sont pas si différents. Ils sont liés par un même fanatisme. On distingue cette scène particulière, dans un boudoir, où Abdelkader rencontre  Faivre, ancien résistant et colonel d’Indochine, devenu le bras armé des Colons. Dans cette joute verbale d’idées, on s’aperçoit que les deux hommes sont animés
par le même idéalisme patriotique, mais chacun reste retranché dans son camp. Les deux extrémistes sont définitivement irréconciliables. C’est donc par le sang que se poursuivra cette guerre. Le
film se termine par les affrontements du 17 octobre 1961 et le regard vague d’un des frères sur un sacrifice qui n’aura pas été vain.

Le film réussit à éviter tous les écueils de la fiction historique. Le ton est toujours juste, pas larmoyant. Les comédiens n’ont jamais l’air déguisé et les décors sont assez réalistes pour
qu’on se laisse transporté dans l’époque. Il y a aussi cette mise en scène élégante avec une caméra déambulant aussi bien dans l’ambiance feutrée des cabarets que dans le ghetto misérable de
Nanterre, le tout avec un regard distancié. Après les très beaux Little Sénégal et Indigènes, Rachid Bouchareb convoque encore une fois avec délicatesse le cinéma
de la mémoire. C’est sans conteste un des très bons films de l’année.