VÉNUS NOIRE d’Abdellatif Kechiche (2010)

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Entre 1810 et 1815, Saartjie Baartman, femme sud-africaine à la morphologie particulière, est exhibée entre Londres et Paris, dans les foires et salons de la haute société. Nous, spectateurs, assistons, tels des voyeurs, à l’humiliation et à la déchéance de cette bête de foire que l’on nomme « Vénus hottentote ».

Abdellatif Kechiche nous offre une vision âpre et chirurgicale de l’exploitation d’un être humain. C’est un film difficile qui ne nous épargne rien de l’avilissement de cette femme-objet. Mais l’histoire n’est pas aussi simple qu’elle n’y paraît. Au début, Saartje Baartman participe, elle-même, à cette monstrueuse parade comme une artiste répondant aux lois de la société du spectacle. Et c’est là que réside toute la subtilité du réalisateur. Il montre une frontière infime entre l’acceptation consciente d’un état d’esclave et le réel asservissement. Le passage d’un état à l’autre est presque imperceptible car Kechiche use d’illusions. De la même manière que les spectateurs londoniens acceptent de croire au mythe du sauvage capturé, nous acceptons de croire à la performance d’une comédienne blasée. Par conséquent, à chaque prestation, on  pense toujours être dans la simulation alors que nous sommes déjà de l’autre côté. Abdellatif Kechiche évite la facilité. Nous sommes loin d’un monde manichéen où s’opposent manipulateurs et manipulés. Il dénonce un comportement abject en mettant, d’abord, en parallèle deux destins de femmes : celui de Saartjie « managée » par Caezar et celui de Jeanne, prostituée et buveuse de compétition, chapeautée par Réaux (Olivier Gourmet). Quand elles sont côte à côte, sous les yeux de leurs maîtres, Jeanne semble être la projection possible de la future Saartjie. La frontière ténue qui existe entre soumission volontaire et assujettissement forcé est entretenue par le silence de la jeune femme. Il y a un réel mystère autour des choix qu’elle peut faire concernant sa situation et les rapports qu’elle a avec son bourreau. Elle-même semble reproduire systématiquement ce rapport de dominant-dominé avec les autres.

On peut tout de même reprocher au film une réalisation sournoise qui dénonce un spectacle tout en l’orchestrant. Ainsi, nous nous retrouvons spectateurs forcés d’un numéro de cirque humiliant qui met, inévitablement, mal à l’aise. Le cinéaste semble nous dire : « Vous avez vu cela ? Eh bien, je peux vous montrer pire. Vous croyez avoir vu le pire ? Mais le pire est à venir… ». La surenchère est permanente jusqu’à l’écoeurement. Parfois, quand Saartjie pleure, on a l’impression que c’est l’actrice qui souffre de jouer la scène. D’ailleurs, on se demande comment Yahima Torres, qui interprète le rôle, a t-elle pu accepter d’aller aussi loin. On ne peut que louer cette performance remarquable où la comédienne se donne corps et âme à la caméra. Toujours est-il que la suggestion aurait peut-être été, à certains moments, tout aussi efficace. Mais c’est le parti pris par Abdellatif Kechiche : nous montrer la vérité nue, crue et clinique.

Alors que des relents racistes d’un autre âge refont surface grâce à certains, comme Jean-Paul Guerlain, Vénus noire arrive à point nommé pour nous rappeler que la bêtise humaine a toujours existé et existera toujours.

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