ORIGINAL VS REMAKE : INFERNAL AFFAIRS d’Andrew Lau et Alan Mak (2004) / LES INFILTRÉS de Martin Scorsese (2006)

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J’ai toujours considéré Infernal Affairs comme l’un des plus grands chef-d’œuvres du cinéma hong-kongais. Il faut dire que sa réalisation d’une grande maîtrise et la construction complexe de ses personnages en ont fait, incontestablement, l’un des meilleurs polars des années 2000, tous pays confondus. Et pourtant, à peine était-il sorti en salle que Martin Scorsese annonçait déjà son remake. Voyez-vous ça, comme si le film d’Andrew Lau n’était pas assez bien pour satisfaire  le public américain. Pas assez glamour sans doute. Puisqu’il faut avant tout séduire des spectateurs américano-américains, voici donc un remake balourd avec sa brochette d’acteurs bankables, ses giclées de sang en veux-tu en voilà et un déni évident du savoir-faire hong-kongais. On enrage…

 

Le pitch d’Infernal Affairs

A Hong-Kong, Sam, un puissant trafiquant de drogue, et le commissaire Wong, un fin limier à l’assaut des triades, se livrent une guerre sans merci depuis de très longues années. Pour déjouer les plans de l’ennemi, chacun a envoyé une taupe espionner l’autre camp. Ainsi, se dessine le destin tragique des infiltrés : Ming est missionné par la mafia pour jouer les taupes au sein de la police et Yan, le flic exemplaire, est propulsé dans le monde des hors-la-loi pour une durée indéterminée. Mais pourront-ils un jour reprendre leur vraie vie ?

 

Les personnages :

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          Ming                      Yan               Sam le mafieux   Inspect. Wong           Dr Lee                  Mary

La dualité interne et externe de Ming et Yan à travers la structure du film

La singularité d’Infernal Affairs réside avant tout dans son découpage narratif permettant de disséminer des éléments clés sur les personnages. Tout est suggéré, jamais clairement énoncé, ce qui maintient l’ambiguïté des deux héros. Les chemins de Yan (Tony Leung Chiu-wai) et Ming (Andy Lau, parfait comme d’habitude) se croisent régulièrement sans jamais savoir qui ils sont l’un pour l’autre. Wong (l’excellent Anthony Wong) et Sam (Eric Tsang) placent leurs pions dans un jeu d’échec sanglant sans le moindre état d’âme pour leurs poulains respectifs. Infiltrés depuis une dizaine d’années, Ming et Yan ont fini par réellement endosser leur rôle jusqu’à semer le trouble sur leurs engagements envers leur clan. La structure du récit permet de bien cerner la personnalité et la dualité des deux infiltrés (SPOILERS ! Il y a tout le déroulé du film dans ce découpage) :

L’origine de l’infiltration :

La scène d’exposition pose le point de départ de l’imposture. Ming Lau et Yan Chen sont à l’école de police. L’un y entre envoyé par Sam, le parrain local, et l’autre en sort car Wong l’a officiellement renvoyé. Officieusement, Yan intègre une unité spéciale pour infiltrer la mafia. La réalisation opère un montage parallèle où l’un et l’autre se construisent, au fil des ans, une image de policier modèle pour l’un et de gangster pour l’autre. En tant que flic et voyou, les deux hommes ont parfois eu l’occasion de se croiser.

La première rencontre entre Ming et Yan :

Dans un magasin de Hi-fi, Yan et Ming discutent musique sans se reconnaître. Les deux hommes ont visiblement un train de vie différent. Ming est en costume élégant et Yan en blouson de cuir. Et pourtant les deux hommes semblent avoir les mêmes affinités et pourraient presque être amis.

Deux parcours similaires mais deux trajectoires différentes :

Si Ming est très à l’aise dans son costume de flic et qu’il joue facilement à être un autre (on le voit se faire passer pour un avocat afin de soutirer des informations lors d’un interrogatoire), c’est en revanche plus compliqué pour Yan. Le flic infiltré est au bout du rouleau et souhaite mettre un terme à sa mission pour retrouver une vie normale. Oppressé par le commissaire Wong, seule personne à connaître son identité, Yan ne trouve de réconfort que chez sa jolie psychiatre, Dr Lee. Par un montage habile, le film oppose systématiquement leurs deux univers. Ming évolue dans une atmosphère lumineuse, un décor épuré et porte des chemises blanches, Yan est dans un cadre sombre, toujours en noir, dans des décors flous et glauques. D’emblée la situation est claire : l’un a la belle vie, l’autre pas. Mais Yan, cintré dans ses vestes trop bien coupées, n’est-il pas aussi à l’étroit ?

La filature et l’embuscade :

Le commissaire Wong tente de piéger Sam lors d’une transaction de cocaïne avec des Thaïlandais. Tout le monde est sous tension. Le trafiquant est sur écoute. L’équipe de Wong est aux aguets, prête à intervenir. Pendant que Yan transmet en morse les avancées des négociations sous l’œil naïf de Sam, Ming envoie par portable et oreillette des informations au mafieux sur l’embuscade à venir. La situation est extrêmement tendue pour Ming qui doit à la fois obéir à Wong tout en aidant Sam à déjouer les plans de la police. Là, se dessine l’ambiguïté du faux flic : alors que Yan exècre sa vie de gangster et reste fidèle à la police, Ming semble naviguer entre deux eaux. Bien sûr, l’opération échoue. Wong ne réussit pas à saisir la coke jetée à la mer et Sam perd sa cargaison. L’existence des taupes dans les deux camps est révélée. Ming et Yan sont dès lors condamnés à se traquer l’un l’autre, tout en protégeant leur propre couverture.

La vie privée de Ming et Yan : la réussite pour l’un et le gâchis pour l’autre :

L’inspecteur Ming Lau s’installe en couple avec sa compagne écrivaine dans un bel appartement. Entre ses collègues qui l’admirent, la promotion qu’il vient d’obtenir et son petit bonheur conjugal, on se demande quel est l’intérêt pour Ming de continuer à travailler pour Sam. En revanche, la vie de Yan est totalement gâchée. Frustré par son secret, il est désespérément seul. Un jour, il croise son ex-compagne désormais mariée à un autre et maman d’une petite fille. Yan et elle se sont quittés il y a 6 ou 7 ans (à cause de sa mission, suppose t-on). La mère déclare que la petite a 5 ans mais elle en a, en réalité, 6. C’est sans doute la fille de Yan et il ne le saura jamais. L’infiltration lui a fait tout perdre : une carrière honorable et une belle vie de famille.

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Le duel manqué :

Pour trouver la taupe qui a infiltré son gang, Sam demande à ses hommes de remplir de faux formulaires de sécurité sociale. Sur l’enveloppe que Sam doit remettre à Ming, Yan écrit la bonne orthographe du mot « garde du corps » pour aider Keung à remplir son dossier. Ce sera un détail important plus tard. Yan suit Sam dans un cinéma et manque de démasquer la taupe. Cette scène parfaitement chorégraphiée est un drôle d’écho aux destins tourmentés des infiltrés. Les deux hommes se tournent autour sans jamais se rencontrer. Andrew Lau ménage subtilement son suspense autour d’un ultime affrontement qu’on sait inévitable.

Tout bascule à la mort de Wong :

Comme d’habitude, Yan retrouve Wong en haut d’un immeuble, à l’abri des regards. Mais le commissaire a été suivi par les sbires de Sam qui traquent la taupe grâce aux informations de Ming. Dans un tour de passe-passe entre ascenseur et escaliers, Yan réussit à éviter ses collègues mafieux. Mais Wong ne s’en sort pas. Yan est désormais piégé dans sa situation d’infiltré. Il n’y a plus personne pour confirmer qu’il est bien flic. Pendant ce temps, Ming est accusé par ses collègues d’avoir provoqué la mort de Wong en le faisant suivre. Largement inspiré de la tradition du film noir, Infernal Affairs assemble progressivement les pièces d’une mécanique implacable dont la mort de Wong est le déclencheur.

Le revirement de Ming :

Contre toute attente, Ming tue Sam lors d’une embuscade à l’entrepôt de drogue. Il semble avoir choisi son camp. Mais tout n’est pas si simple : le fait-il par goût de la justice ou veut-il tout simplement prendre la place du parrain ? Les intensions de Ming sont toujours aussi floues.

La rencontre-vérité entre Yan et Ming :

Maintenant que Sam est mort, Yan peut sortir de l’anonymat. Ming reconnaît l’amateur de musique avec qui il avait sympathisé. Yan demande à Ming de rendre officiel son dossier de policier mais Ming n’a pas le mot de passe. C’est « Taupe » en morse lui rétorque Yan comme toutes les évidences qui n’ont cessé de parcourir le film. La fin du calvaire semble proche pour Yan. Son seul regret est de ne pas avoir retrouvé l’espion de Sam.  Soudainement, Yan reconnaît l’enveloppe « Garde du corps » dans les papiers de Ming. Le flic infiltré prend la fuite. Comprenant qu’il vient d’être démasqué, Ming s’empresse de supprimer définitivement les états de service de Yan. Chacun est désormais piégé dans son mensonge.

L’affrontement final :

Yan fait du chantage à Ming avec un CD contenant une conversation compromettante entre lui et Sam. Mary, la compagne de Ming, se demande si son ami est bon ou mauvais. Mais Ming le sait-il lui-même ? Sur le toit d’un immeuble, en attendant la police, Yan demande à récupérer sa vie alors que Ming veut garder sa carrière de flic. Yan reprend son rôle de policier et menotte Ming lorsque surgit l’inspecteur Billy (auquel on n’avait jamais vraiment prêté attention dans le film). Deuxième infiltré de Sam, Billy tue Yan, sous les yeux troublés de Ming qui devient, par conséquent, le successeur du parrain. Billy, l’éternel second espère bien par cet acte évoluer dans la hiérarchie de la triade. Les portes de l’ascenseur se ferment sur l’hésitation de Ming à choisir son camp. Des coups de feu retentissent. Au rez-de-chaussée, lorsque les portes s’ouvrent, Ming a choisi : il brandit son badge d’inspecteur devant la police. Il est flic et le restera. Dans la fin alternative : Ming n’a pas la possibilité de faire un choix. Il est arrêté car démasqué.

Andy Lau badge

La réhabilitation :

Le Dr Lee trouve le dossier contenant les états de service de Yan et le rend public. L’officier a droit à des funérailles d’honneur. Sont présents, ses collègues, le Dr Lee, Ming, mais aussi l’ex-compagne de Yan et sa supposée petite fille. Yan a enfin la reconnaissance qu’il attendait. Dommage qu’elle soit posthume.

Dans ce découpage, se construisent minutieusement les personnalités complexes de Yan et surtout de Ming, qui jusqu’à l’affrontement final nous induira en erreur sur ses intentions. La réalisation particulièrement soignée d’Andrew Lau joue efficacement avec les évidences restées parfois imperceptibles à la première lecture. On voit là toute la richesse du scénario d’Alan Mak, capable de nous mener par des chemins différents à la même finalité.

La fidelité 

Dans Infernal Affairs tout est question de fidélité. Chacun des personnages est animé par ses propres convictions parfois presque obsessionnelles. L’infiltration elle-même est synonyme d’un dévouement à des valeurs de justice ou à l’inverse des méthodes de gangsters. Yan ne fait aucune concession par rapport à son engagement policier. Il est flic et il le reste jusqu’à sa mort. Au début du film, on le voit saluer en cachette le cortège d’un officier décédé dans l’exercice de ses fonctions. On peut remarquer que tous les personnages qui ont agit par fidélité envers leurs idéaux sont morts. Seul Ming, personnage versatile, qui n’a cessé d’osciller entre les deux camps, s’en sort, comme si la condition d’une survie était liée à l’absence d’implication. Plus le personnage prend de la distance avec son rôle, plus il a de chance d’échapper à son destin tragique.

Le rôle central des femmes dans cette tragédie

C’est un film d’hommes mais les femmes y ont un rôle important à jouer. Il y a d’abord le Dr Lee, la psychiatre qui « soigne » Yan pour ses névroses car il ne supporte plus d’être dans la peau d’un truand. En réalité, ils ne se disent presque rien. Yan utilise le divan du psy comme un lieu de repos. La sérénité de l’endroit lui permet de faire le vide, de ne plus être flic ou voyou. C’est un temps de pause et de réflexion important pour l’issue du personnage. Il finira par dire à Dr Lee qui il est et grâce à elle, une réhabilitation sera possible. Même s’il ne se passe rien entre eux, le Dr Lee représente une possibilité de changement pour Yan.

Autre personnage-clé, Mary, la compagne de Ming. Sous ses airs frivole, Mary l’écrivain met le doigt sur la complexité de son ami. Elle écrit justement un roman sur un homme aux personnalités multiples. C’est un parallèle évident avec la vie de Ming, toujours en proie aux doutes. Lorsqu’elle découvre les accointances de Ming avec la mafia, Mary identifie son compagnon à son personnage et l’oblige à s’interroger sur son avenir. Comme dans son roman, rien n’est définitif pour Ming. L’homme a toujours la possibilité de faire un choix, bon ou mauvais.

Les Infiltrés, le remake tuant de Scorsese


di caprio en bave

Bon, on ne va pas être de mauvaise foi concernant ce remake : The Departed (Les infiltrés en français) est plutôt de bonne facture. Il faut dire que Scorsese a une recette imparable : un casting de choix réunissant Leonardo DiCaprio, Matt Damon, Jack Nicholson, Mark Walhberg, Alec Baldwin et Martin Sheen ; à cela, on ajoute une transposition intéressante dans la communauté irlandaise de Boston. Voilà pour les bons points. Mais après, cela se gâte, notamment à cause de l’hystérie constante des personnages et de la violence ketchup Tarantinesque. La finesse et la subtilité d’Infernal Affairs ont disparu. Ici, rien n’est suggéré, la situation est posée bien lourdement pour des spectateurs qui ne s’embarrassent pas des détails.

La forte dimension sociale du film

Dès le début, The Departed insiste sur le contexte social des personnages. Il y a d’abord Frank Costello (Jack Nicholson), le mafieux irlandais qui, après l’apogée de la pègre italienne et noire américaine, veut sa part du gâteau. A la fois trafiquant de drogue et receleur d’outils technologiques militaires, c’est un tueur sanguinaire capable de liquider père et mère. Il prend sous son aile le petit Collin Sullivan, jeune garçon à la vie misérable, qu’il entretient comme si c’était son fils. Devenu adulte, Collin (Matt Damon) termine l’école de police pour se mettre au service de son protecteur. Parallèlement à cette histoire, on découvre William Costigan (Leo DiCaprio), issu lui aussi d’une famille irlandaise démunie et diplômé de la même école de police. Les deux hommes ont le même profil mais vont avoir un avenir différent. Alors que Collin est engagé comme sergent avec tous les honneurs, William est renvoyé d’emblée à son passé misérable. Mais dans ce film, la diffusion des informations n’est pas faite avec une grande subtilité. Dans le bureau du capitaine Queenan (Martin Sheen), William est traité comme un officier minable par Dignam (Mark Wahlberg), un sergent un peu rustre. On lui rappelle ses origines familiales mafieuses et son passé de tête brûlée. En cinq minutes, le spectateur sait déjà tout des personnages alors que Scorsese aurait pu diluer ces informations tout au long du film. Vu comment il est poussé à bout dans ce bureau, on comprend bien vite que William va en baver du début à la fin. A l’inverse, Colin Sullivan est choyé comme un bébé et admire son ascension professionnelle avec des yeux d’enfant à qui on offre un gros gâteau. Il parade en costume, le succès en poche, et drague tout ce qui bouge. C’est un personnage superficiel et antipathique.

Conséquence sociale : les névroses et délires schizophréniques des personnages

La réalité misérable de nos héros de Boston a visiblement influé sur leur état psychologique. Frank Costello est un personnage fou à lier, ivre de pouvoir qui assène des vérités cruelles de mafieux. L’homme cumule les névroses : paranoïa, psychopathie, obsession sexuelle… Jack Nicholson, grimaçant, nous offre une caricature complète en rejouant le Joker de Batman, le tueur de Shining et la folie de Vol au-dessus d’un nid de coucou. On est loin de la bonhomie inquiétante de Sam dans Infernal Affairs. Autre névrosé, William ne supporte pas son infiltration. Il doit commettre les pires atrocités et se répéter tous les jours qu’il est flic. Sur le point de craquer, il est accro aux anti-dépresseurs que lui prescrit Madolyn (Vera Farmiga) la psychiatre. Parmi les personnages complètement survoltés, il y a aussi le sergent Dignam (Mark Wahlberg). Agressif, provocateur, vulgaire, Dignam a tout d’une bombe à retardement. On ne saura pas vraiment l’origine de cette rage mais elle ajoute à la tension ambiante où tout le monde est à cran, prêt à exploser.

Le seul personnage à garder son sang froid est Collin dont la seule crainte est d’être démasqué. On retrouve chez lui la même distance que chez Ming. Le personnage ne s’encombre d’aucune attache. Même s’il s’installe en couple avec Madolyn, cela semble faire partie du même plan : soigner les apparences d’un homme au dessus de tout soupçon.

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Et les femmes dans tout ça ?

Mais où sont les femmes dans ce film ? Alors qu’Infernal affairs jouait habilement sur l’apport psychologique des femmes dans la vie des deux héros, The departed les a jeté à la poubelle. Seule star féminine, Vera Farmiga interprète Madolyn, une psychiatre qui soigne aussi bien les flics que les voyous (détail pas forcément très crédible). Ce personnage représente les trois rôles féminins d’Infernal Affairs. Elle est à la fois la compagne de Collin, la psychiatre de William et la compagne potentielle de celui-ci. Le fait de tout centrer sur le même personnage féminin réduit la possibilité d’une porte de sortie pour William. Dans cette version du film, la psychiatre tombe dans les bras de son patient. Malgré tout, rien n’est possible du fait de sa situation compliquée et de son état psychologique. Le couple qu’elle forme avec Collin semble également être une imposture. Les sentiments sont loin d’être sincères et leur relation ne fait pas rêver. Dans les deux cas, cette présence féminine n’est d’aucun réconfort ni pour l’un, ni pour l’autre. D’ailleurs, tout se termine mal pour elle puisqu’elle finit seule et enceinte (sans que l’on sache qui est réellement le père).

De toute façon, dans le film de Scorsese, la gente féminine est synonyme de malheur. Quand une femme montre le bout de son nez, c’est pour satisfaire la misogynie ambiante et l’appétit sexuel de Frank. Le reste du temps, le mafieux déblatère toute la méfiance qu’il a pour les femmes. Pour l’anecdote, French, le bras droit de Frank a exécuté sa femme car elle l’avait  trompé (Scorsese n’en oublie pas de filmer un flash back avec une tête qui explose).

La violence comme terrain de jeu

Après s’être attardé longuement sur la schizophrénie de ses personnages, Scorsese revient étonnamment, en plein milieu du film, au déroulé exact d’Infernal affairs, presque plan par plan : le coup de l’enveloppe (pas très subtil d’ailleurs car on voit CITIZEN écrit en gros sans que personne n’ait envie de détruire l’enveloppe compromettante), le rendez-vous dans un cinéma (cinéma porno avec tous les détails scabreux qu’on imagine), l’embuscade à l’entrepôt, la confrontation dans le bureau, sur le toit… Ce sont les mêmes scènes que l’original mais en plus violentes. Par exemple, quand le corps de Queenan est jeté du toit de l’immeuble, le cadavre s’écrase au sol avec une brutalité inouïe. William est éclaboussé par le sang qui gîcle. De même quand Frank tue ses victimes, ses vêtements sont maculés de sang. Chaque fois, les personnages se salissent les mains avec une rage presque inhumaine. Ce n’est pas la fidélité à un idéal qui guide les personnages, comme dans l’original, mais un instinct de survie. Collin tue Frank car il a découvert que c’était une taupe du FBI et qu’il allait le compromettre (alors que Ming tirait un trait sur son passé en tuant Sam). L’affrontement final est des plus confus. William meurt sous les coups de la deuxième taupe mais Brown, un flic honnête, les surprend et est tué à son tour. Puis Collin tue la taupe pour enterrer définitivement son secret. Ensuite, il fait son rapport et demande hypocritement la médaille d’honneur pour William. L’enterrement a vraiment l’air d’une mascarade.

C’est Dignam qui a le mot de la fin. Fraîchement démissionnaire et écoeuré par tout ce cirque infâme, il exécute Collin, qu’on ne regrette pas tellement il était insupportable. Le plan de fin sur un rat parcourant le beau balcon de Collin laisse une image bien pessimiste de cette société.

Verdict 

Pas inintéressant, ce remake gagnerait en sobriété. On peut regretter le show permanent que nous inflige Jack Nicholson et la superficialité du personnage joué par Matt Damon. En effet, Collin est beaucoup moins bien construit que son double, William, joué par DiCaprio. Alors que dans Infernal Affairs, le personnage de Ming jouissait d’une véritable complexité, chez Scorsese, le rôle de Matt Damon est simplifié au maximum au risque d’en faire un protagoniste sans substance. On ne doute pas que cette stratégie ait pour but de laisser la vedette à l’unique DiCaprio. Polar efficace mais un peu long (2h20), The Departed est loin d’égaler la finesse d’Infernal affairs.

Original : 10/10 Remake : 6/10

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