ADIEU PHILIPPINE de Jacques Rozier (1963)

Il était une fois un film qui voulait parler de la légèreté de la jeunesse, de la guerre d’Algérie, de la magie de la télévision et des conflits de générations. Un film qui se voulait à la fois frivole et grave, vif et austère, insouciant et engagé. Un film qui représentait à lui seul toute l’ambivalence de la Nouvelle Vague. Et pourtant Adieu Philippine a raté sa sortie. Tourné en 1960, en pleine guerre d’Algérie, il ne prendra le chemin des salles qu’en 1963, après la fin du conflit. Il faut dire que le film a cumulé les mésaventures : une post-synchro laborieuse, un producteur castrateur et une distribution compliquée par la disparition d’un obscur détenteur des droits. Malgré cela, la richesse du film n’échappe pas à la bande des Cahiers qui lui consacre la couverture de son numéro spécial Nouvelle Vague. Dans son premier long-métrage, Jacques Rozier explore la jeunesse des années soixante à travers Michel, un machiniste de plateaux télé. Charmeur, le garçon attire dans ses filets Liliane et Juliette, deux aspirantes comédiennes. Michel compte bien s’amuser pendant les deux mois qu’il lui reste avant son service militaire en Algérie. Les deux demoiselles, amoureuses du garçon, tentent vainement de retarder son incorporation. Après une maladresse sur un tournage, Michel, licencié, décide de partir en Corse où les deux filles le rejoignent. Mais le triangle amoureux n’est pas loin de l’implosion.

La frivolité comme rempart à la gravité de la réalité (la guerre d’Algérie)

Au début du film, un carton indique « 1960 sixième année de guerre d’Algérie ». Ce sera la seule mention directe au conflit. Par la suite, le nom du pays ne sera jamais mentionné. Et pourtant, les obligations militaires du Michel planent au dessus de sa tête comme une sentence irrévocable. Cependant, le jeune homme crée une distance par rapport à cette réalité inévitable. Il fait preuve d’une grande désinvolture quant à son rapport avec les filles ou à son emploi. Il aborde les évènements sans s’impliquer, profite du jour présent sans se soucier du lendemain. Juliette et Lilianne incarnent parfaitement cette légèreté nécessaire. C’est sur ce ton qu’évolue le film, sur des airs de cha-cha-cha entraînants et une dynamique de mouvement perpétuel balayant tout sur son passage. Jacques Rozier met l’accent sur le décalage entre la vie des appelés suspendue à la date fatidique d’un courrier et le monde autour d’eux qui continue de tourner, sans aucune compassion pour ces jeunes à l’avenir incertain. On le voit notamment avec le personnage de Dédé, fraîchement revenu d’Algérie, qu’on accueille non pas en héros mais en bon gars revenu d’une longue absence. Peu loquace, Dédé esquisse un sourire à la vue de ses amis. A peine évoque t-il son calvaire. Il suggère cette absence par un laconique « 27 mois et demi », comme s’il venait de sortir de prison. On peut aussi voir l’opposition entre légèreté et gravité dans le titre du film. « Philippine » est le jeu auquel jouent Juliette et Liliane. Ayant trouvé une amande jumelle (une coque avec deux noix), l’une des deux filles doit crier « Philippine » avant l’autre pour gagner le jeu. C’est le genre d’enfantillage auquel dit adieu Michel.

Un film en perpétuel mouvement

Dès les premiers plans, Adieu Philippine nous plonge dans le « monde merveilleux » de la télévision. La scène du début nous introduit sur les plateaux d’une émission musicale en direct où Michel déplace les caméras, change les câblages et facilite le travail des techniciens. Tout va très vite. A la régie, un réalisateur stressé hurle ses ordres à son équipe. Dans ce milieu en ébullition, Michel déambule nonchalamment entre les câbles jonchant le sol et les impressionnantes machines. Rozier retranscrit avec de réelles images (ce ne sont pas des scènes de fiction du film) la vitesse, le progrès et la possibilité de saisir l’action en marche. Cette prise de conscience de l’immédiateté illustre habilement la vivacité d’une nouvelle génération et l’arrivée de la Nouvelle Vague. Plus tard, on verra aussi Michel sur le tournage de Montserrat, un téléfilm historique avec Jean-Claude Brialy entre autres, tourné dans les conditions du direct par Stellio Lorenzi. Le garçon casse le rythme en passant dans le champ de la caméra, comme si son mouvement à lui, était à contre courant.

La danse s’inscrit également dans ce rythme ininterrompu où Liliane et Juliette dansent le cha-cha-cha d’abord dans leur chambre, puis en boîte avec un vieil homme (ami du père de Juliette), avec Michel et enfin avec la caméra vers la fin du film. Dans cette scène, les yeux de Liliane fixent le spectateur comme pour l’inviter à entrer dans le champ. Toujours dans cette optique de mouvement, il y a le jeu amoureux entre Michel et les deux jeunes filles. Le garçon passe de l’une à l’autre avec indifférence. Liliane et Juliette sont toujours dans l’action. Jacques Rozier les filme marchant rapidement dans la rue, conversant dans l’escalator d’un grand magasin, s’agitant constamment. Ce rythme soutenu s’oppose à l’ancienne génération qui semble complètement dépassée.

Le conflit de générations

Quand Juliette danse en boîte avec un vieil ami de son père, l’homme a cette phrase assassine : « Le cha-cha-cha est une danse brutale qui illustre la sécheresse de cœur de la jeunesse ». Régulièrement, le filme montre ce rapport difficile entre deux générations qui ne se comprennent pas. Ce décalage est perceptible notamment chez les parents de Michel, à table
(donc pas en mouvement) avec des amis. Michel annonce qu’il a acheté une voiture, déclenchant la colère de sa mère qui n’en voit pas l’utilité. Tout concourt à opposer la génération de l’immobilisme à celle de la vitesse.

La société de consommation

C’est dans les années soixante que se conçoit l’idée de société de consommation et de consommation de masse. Liliane et Juliette ambitionnent de devenir comédiennes. Elles obtiennent un rôle dans une publicité pour des aspirateurs. Pachala, le producteur, fait visionner à son client les rushs interminables tournés avec les filles. Liliane et Juliette répètent mécaniquement et inlassablement leur texte sans panache. Le message répété intensifie l’impression d’uniformisation. Les filles vont présenter michel à Pachala pour qu’il travaille avec lui. Mais le producteur se révèlera être un escroc qui ne paie pas ses comédiens. Et voilà que le monde merveilleux de la télévision, du spectacle, le vecteur d’une vivacité créatrice se révèle être aussi un miroir aux alouettes. En Corse, sur un tournage érotique, on voit Pachala fuir dans le maquis comme un voleur. Sur l’île, on retrouve aussi la société de consommation. Michel prend ses quartiers au Club Med où les vacanciers ont envahi les plages.

Le défaut d’engagement

Puisque finalement rien n’est rassurant, pourquoi s’engager ? Nous avons vu des jeunes en perpétuel mouvement, incompris par l’ancienne génération, et incapables de s’ancrer dans une perspective d’avenir. Michel, jeune homme aux faux airs de James Dean, vit au présent et ne s’engage pas. Il sort avec Liliane et Juliette, attise leur jalousie et s’installe dans un triangle amoureux sans conséquences. Comment pourrait-il en être autrement puisque Michel part dans deux mois en Algérie ? Il n’y a, de toute façon, pas de relation amoureuse stable possible. De même, Michel s’arrange pour se faire licencier afin de partir en vacances (en passant dans le champ de la caméra en plein direct). Le jeune homme ne s’investit jamais comme s’il voulait échapper jusqu’au bout à son obligation militaire. Mais le départ est inévitable. Ne choisissant ni Liliane, ni Juliette, Michel embarque pour l’inconnu.

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