LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodóvar (2011) Note : 6/10

 

LA PIEL QUE HABITO

 

Été 2012, dans une belle hacienda de Toledo reconvertie en clinique privée, Robert Ledgard, un chirurgien esthétique, s’adonne à d’obscures expériences : il tente de créer une peau parfaite
résistante à toutes les agressions. Depuis six ans, Véra est le cobaye de ces manipulations génétiques qui lui font ressembler peu à peu à la défunte femme du docteur…

 

LES MONTAGNES RUSSES D’ALMODÓVAR : QUAND LE GRANDIOSE RENCONTRE LE GROTESQUE

 

Cela commence comme Les Yeux sans visage de George Franju, référence ouvertement assumée par Almodóvar qui site le filme à longueur d’interviews. Robert Ledgard (Antonio Banderas d’une
incroyable sobriété) joue les savants fous en testant, dans le plus grand secret, une nouvelle peau quasi invincible. Le traumatisme de sa femme défigurée par un accident de voiture a nourri cet
acharnement à créer l’impossible. Vera, qui fait l’objet des essais de Ledgard depuis trop longtemps, rêve de lui échapper quitte à se suicider. On retrouve là l’univers du film de Franju :
le grand manoir, les longs escaliers inquiétants, la chambre fermée à double tour et les laboratoires secrets. Mais ici, pas de jeune filles tuées pour en récupérer la peau : le médecin
préfère utiliser les tissus et le sang de cochons. Et puis surtout, le film n’est pas le récit d’un père désespéré qui veut redonner du bonheur à sa fille. Almodóvar n’autorise à son personnage
que des ambitions égoïstes : les seules motivations de Ledgard sont la vengeance et la possession. La piel que habito (textuellement La peau que j’habite) raconte avant
tout une relation bizarre et voyeuriste entre un kidnappeur et sa captive, un bourreau et sa victime. Entre Robert et Véra, il y a quelque chose d’indicible, un mélange d’amour et de haine dont
on ne distingue pas la frontière. Cette première partie énigmatique et grandiose, où se déploie une réalisation stylisée et onirique, laisse croire à la création d’un chef d’œuvre. Mais au bout
de vingt minutes, le film plonge dans le ridicule le plus déconcertant. L’arrivée de l’homme-tigre, un personnage bête et méchant, annihile toute l’élégance et l’esthétisme du début.
Soudainement, s’enchaînent une scène de viol grotesque, des dialogues absurdes et une mise en scène vide. Ecoeurant à l’envi, l’homme-tigre n’apporte rien, si ce n’est sa sueur, sa perversité
assumée et sa brutalité. Il est tout ce que Robert n’est pas. Pourtant, à travers des flash-back, introduit par un rêve, nous découvrons toute la cruauté dont est capable Ledgard. Revenus six ans
plus tôt, nous comprenons enfin pourquoi l’homme agit ainsi et ce qui l’a amené à rencontrer Véra. La plongée dans un passé terrifiant rend le film de nouveau captivant. Mais voilà que cette
partie s’éternise jusqu’à monopoliser les trois quarts du film. Alors qu’il a adapté le roman Mygale de Thierry Jonquet, Almodóvar a précisé dans une interview (cf Les Cahiers du
cinéma
n°669 – Juillet & Août 2011) qu’il ne souhaitait pas filmer les allers et retours réguliers entre passé et présent du livre. Peut-être aurait-il fallu garder cette structure
originale au lieu de donner à son film une allure aussi bancale et décousue. Comme l’annonce maladroitement un intertitre, « Retour au présent », la dernière demi-heure revient en 2012.
Le coup de théâtre a eu lieu, nous savons qui est qui. Dans cette partie, Véra investit le film. Modelée dans sa combinaison couleur chair signée Jean-Paul Gauthier et maquillée en Chanel (il y a
un gros plan fixe de plusieurs minutes sur Chanel, merci pour le placement de produits pas subtil du tout ! ), elle façonne avec de l’argile et des pansements des visages aux traits indéfinis,
comme si la jeune femme restait à tout jamais une fabrication inachevée. Almodóvar évite toute scène sanguinolente, préférant se focaliser sur l’idée même de métamorphose corporelle et mentale.
Dénué de vision sanglante, le film déshumanise son cobaye et le vide de sa substance. Mais voilà que le final prend des allures de télénovella pour de nouveau agacer. Aussi superbe que pénible,
La piel que habito égraine de manière confuse des thématiques pourtant passionnantes : réflexion autour de la perfection du corps, voyeurisme, identité sexuelle et rapports de
domination. Dommage qu’il faille trier les bons morceaux dans cette grosse paëlla indigeste.

 

 

Article écrit le  11 Août 2011

 

Titre VO : La piel que habito / Pays : Espagne / Durée : 1h57 / Distribué par Pathé Distribution / Sortie le 17
Aout 2011