ORIGINAL VS REMAKE : 3h10 POUR YUMA de Delmer Daves (1956) /3h10 POUR YUMA de James Mangold (2007)

3H10 pour Yuma OVSR

« There is a lonely train called the 3 :10 to Yuma… ». Ce western de Delmer Daves est l’un de mes préférés, quoique je ne sois pas une grande spécialiste du genre. Mais comment passer à côté de cette merveille ? Avec son suspense digne des plus grands films noirs et une tension palpable jusqu’à la dernière scène, 3h10 pour Yuma est un film qui ne s’oublie pas. Glenn Ford, au meilleur de sa forme, y est pour beaucoup. Et puis, il y a cette chanson entêtante qui rappelle sans cesse que le train sera difficile à prendre. En 2007, James Mangold sort sa version de 3h10 pour Yuma. Et pour une fois dans l’histoire des remakes, on a droit à une version aussi passionnante que son original.

Le Pitch :

Ben Wade et sa bande ont encore frappé ! Ils viennent d’attaquer une diligence pleine d’or sous les yeux de Dan Evans, un fermier sans histoires. Pour protéger son fils et son bétail, Dan n’intervient pas, au grand dam de sa femme qui cherche en lui l’étoffe d’un héros. Capturé par le shérif, Ben Wade doit être escorté jusqu’à la prison de Yuma. Acculé par dettes, Dan Evans se porte volontaire pour cette mission, en vue d’une récompense. Mais la tâche sera rude car les acolytes de Wade vont tout tenter pour les empêcher de prendre le train de 3h10 pour Yuma…

Une Amérique en panne de héros

Dan Evans est un fermier pauvre, qui vit au milieu de nulle part avec sa famille. C’est un héros fatigué, usé par le travail, les dettes et le manque de perspectives d’avenir. Incarné par Van Heflin, l’homme est bien loin des valeureux personnages campés par le mythique John Wayne. Devant le hold-up de la diligence, Dan refuse d’agir prétextant vouloir protéger ses fils et son bétail. Alors que ses enfants espèrent le voir tuer les méchants, lui baisse la tête et attend patiemment la fin des hostilités. « Laissons retomber la poussière » : cette phrase résume à elle seule un personnage terriblement prudent et peut-être un peu lâche. Alors que sa femme le presse de questions, l’homme justifie son inaction par un profond défaitisme : « C’est la vie. Les gosses en verront d’autres. Chaque jour, des gens sont tués ». Dan ne cherche pas à être un héros. Il est trop occupé à tenter d’éponger ses dettes et subvenir aux besoins de sa famille. Le fermier subit la sécheresse de sa propriété avec fatalité et espère qu’un coup du sort fera tomber la pluie…

Le brave fermier ne suscite jamais l’admiration de sa femme et de ses fils car il refuse de s’engager dans les conflits. Malgré ses talents de tireur, ce n’est pas un obsédé de la gâchette. Il ne prendra les armes que pour la prime de 200$. Dan se comporte même parfois en homme soumis. Par exemple, quand il coupe la viande de Wade, menotté, sous les yeux effarés de ses enfants. L’image du héros américain, à la conquête du Far West en prend un coup. Comme si les incertitudes de l’après-guerre venaient polluer le mythe de l’American way of life des années 50. Mais Dan n’est pas le seul à manifester son désintérêt pour les évènements qui l’entourent. Face à la violence des mercenaires, les autorités ne manifestent pas plus d’héroïsme. Ainsi, lorsque Ben Wade et sa bande signalent anonymement leur crime, le shérif n’est pas particulièrement pressé d’en découdre. D’ailleurs, il ne faut pas le déranger entre 13h et 14h car il fait la sieste… Plus tard, le Marshall a du mal à réunir assez d’hommes pour combattre le gang. Certains des appelés cherchent misérablement à éviter l’enrôlement. Derrière cette lâcheté généralisée, se profile l’image d’une Amérique en crise morale.

Une vision anxiogène de l’avenir

La société américaine des années 50 a peur car les repères sont brouillés. Et le cinéma de l’époque est là pour raconter les angoisses de l’après-guerre : la menace communiste, la course au nucléaire, le déclin économique et surtout la violence grandissante. La science-fiction et le film noir se font les chantres d’un regard désabusé sur l’avenir. A l’inverse, le western continue, un peu à contre-courant, de glorifier le mythe de l’Ouest et l’idéologie conquérante. Pourtant, dans 3 :10 to Yuma, Delmer Daves disperse une vision inquiétante a contrario des modèles du genre. Les nouveaux héros sont les gangsters. Ben Wade (incarné par l’excellent Glenn Ford) est un homme de violence, sans foi ni loi, aussi craint que glorifié. L’homme a l’aura d’une idole parmi son clan et lorsqu’il arrive en ville, il est l’objet de tous les regards. A l’exemple d’Emmy, la serveuse, qui se pâme devant le cow-boy. Même la famille de Dan n’est pas insensible au charme magnétique du hors-la-loi. Lorsque Dan doit planquer le malfrat chez lui, ce dernier constate bien vite que la famille du fermier est troublée par sa présence. Pour l’impressionner, les gamins lui racontent les faits d’armes de leur père et leur grand-père. Et c’est seulement au moment où Wade commence à séduire Alice, la femme de Dan, que le fermier se révèle prêt à tout pour jeter le gangster en prison. Préserver l’équilibre de sa famille sera jusqu’au bout le moteur de son action. Lorsqu’il s’agit de protéger des valeurs essentielles, le modeste fermier reprend sa posture de héros.

                         © Collection Christophe L.

Un monde figé

Au début, le film de Delmer Daves demeure dans une temporalité figée. D’abord, on remarque qu’il y a peu de mouvements géographiques dans le film. Quasiment toutes les scènes se passent dans la petite ville de Bisbee, puis à Contention, en attendant ce fameux train pour Yuma. D’ailleurs, le passage d’une ville à l’autre est signifié de façon totalement elliptique. Alors que la diligence traverse les plaines à toute vitesse, en route vers l’avenir, Ben Wade et sa bande la stoppent sans ménagement. De loin, Dan et ses fils observent l’action (ou plutôt l’arrêt de l’action) sans intervenir. Après avoir tué l’un de ses acolytes et le chauffeur de la diligence, Ben martèle solennellement qu’ « un homme doit reposer où il a vécu ». Même mort, les personnages sont bloqués. Le bétail, entourant le hold-up, annule définitivement toute possibilité d’action. Par ailleurs, la ville est quasi déserte car, comme le shérif, tout le monde fait la sieste entre 13h et 14h. L’immobilisme se matérialise encore dans cette impossibilité qu’ont les personnages à sortir de la ville. Par exemple, quand Ben Wade demande comment aller au Mexique, il se voit rétorquer que la frontière entre la ville et le pays est difficilement identifiable… Une autre image d’inertie : la diligence emportant Ben Wade se retrouve bloquée à cause d’une crevasse. Sans oublier que le shérif et sa sous-équipe passe leur temps à parlementer au lieu d’agir. En quelque sorte, cette immobilité illustre le repli sur soi de la société américaine qui voit se profiler de longues années de Guerre Froide.

Prendre le train pour briser l’immobilisme (attention spoiler)

Pour signifier le temps suspendu, Delmer Daves utilise une pendule. C’est durant la dernière demi-heure du film que l’atmosphère est la plus tendue. Dans une chambre d’hôtel, Dan et Ben sont retranchés à l’abri des assauts du gang qui veut libérer son leader. Il est 14h et chaque minute qui les rapproche du train de 3h10 pour Yuma est un supplice. Le tambour des funérailles du jeune homme tué par Wade raisonne dans toute la ville et rappelle les précieuses minutes. Terriblement sûr de lui, Ben Wade tente de déstabiliser Dan. Il l’attaque sur ses deux faiblesses : l’argent et sa famille. Il lui propose de doubler sa prime s’il le libère. Le suspense est savamment orchestré par Delmer Daves. Wade monte les enchères à mesure que la température augmente dans la chambre. Et puis il y a ce tic-tac de la montre qui rappelle sans cesse qu’il faut tenir les mercenaires à distance du hors-la-loi jusqu’au bout. La chanson « 3 :10 to Yuma », tantôt chantée par une voix féminine, tantôt sifflotée par Wade, achève de pousser Dan à bout. Dans son flot incessant de paroles déstabilisantes : Wade révèle son envie d’une vie paisible avec femme et enfant. Au terme de cette heure pleine de tension, les deux hommes ont révélé leur détermination : Dan, désormais seul contre sept mercenaires, ira jusqu’au bout pour son honneur, sa famille et aussi la justice. De même, Ben acceptera, contre toute attente, de monter dans le train avec sans doute une secrète perspective de changement. La pression est retombée, la pluie arrive enfin comme une récompense divine face à la détermination de Dan.

Remake de James Mangold

        © TFM Distribution

Des personnalités plus affirmées

Les personnages sont, dès le début, très caractérisés chez James Mangold. Dan, le héros faible et victimaire, Ben Wade, le bandit aux grands principes, William, le fils en quête d’un héros paternel…   Chacun est identifié par un trait de caractère, voire un travers. Par conséquent, les personnages seront voués à évoluer.

Dan Evans :

Dan est un brave fermier qui tente de subvenir aux besoins de sa famille (sa femme Alice et ses fils William et Mark). Mais la sécheresse le maintient dans une constante pauvreté. Il a été amputé d’un pied suite à une blessure (faite par un soldat de sa propre unité) lors de la Guerre de Sécession. Ce n’est pas un héros. Dan est un bon tireur mais personne ne le sait. Accablé par son handicap, il subit les menaces et intimidations de Hollander, un riche propriétaire qui veut l’expulser. Il a si peu de dignité, qu’il propose la broche de sa femme à Hollander pour payer une partie de ses dettes. Rampant au sol, Dan n’est vu que comme un faible.

Ben Wade :

C’est un chef de bande sans pitié, qui tue ses victimes sans aucuns remords. Très sensible aux charmes des femmes (notamment celles aux yeux verts), il ne s’attaque a priori qu’aux hommes. Ayant fait de certains chapitres bibliques ses textes de lois, il se permet d’exécuter les personnages détestables : Tucker, qui a brûlé la grange de Dan, ou encore Byron, un vieux chasseur de primes qui a massacré 32 femmes et enfants Apaches. Rêvant secrètement d’une autre vie plus tranquille, il a de la sympathie pour Dan avec lequel il aurait pu être ami, comme nous le verrons plus tard.

William Evans :

Fils aîné de Dan, William, 14 ans, méprise son père. Il ne supporte pas son inaction face aux menaces d’Hollander et son manque de courage devant la bande de Ben Wade. William n’est pas avare de remarques sarcastiques et haineuses vis-à-vis d’un père sans relief. « Je ne serai jamais à ta place » lui dit-il froidement. Son véritable héros est Ben Wade, dont il suit les
aventures de hors-la-loi dans une BD. William pense avoir plus de valeur que son père. C’est pour cela qu’il rejoint l’escort du prisonnier en route pour Contention. Il aura donc un rôle plus actif que dans le film de Delmer Daves.

Charlie Prince :

Second de Ben Wade, dans la bande, Charlie Prince est un tueur sanguinaire. Il exécute ses victimes avec une certaine jubilation malsaine. Cow-boy efféminé, il est surnommé « Charlie Princess » par ses ennemis. Le jeune homme se révèle d’une grande fidélité envers son chef. Alors que les autres brigands envisagent de laisser Wade en prison sans se retourner, Charlie les reprend en main afin qu’ils poursuivent leur mission. Allant jusqu’au bout de sa logique presque fanatique, c’est l’un des rares personnages à ne pouvoir évoluer.

Une ville en mouvement

Contrairement au film de Delmer Daves, le western de James Mangold se distingue par son mouvement. L’aventure commence par une scène d’intimidation. Des hommes envoyés chez Hollander mettent le feu à la grange de Dan en pleine nuit. L’homme veut expulser le fermier et sa famille qui croulent sous les dettes. Plus tard nous apprendrons que le propriétaire détourne l’eau qui irrigue les terres de Dan pour le pousser à partir. Le terrain est destiné à l’arrivée d’une voie de chemin de fer. Le monde moderne est en marche. On sent une véritable énergie parmi les personnages, une excitation perpétuelle qui pousse à l’implosion d’un petit monde tranquille. Qu’il s’agisse de la spectaculaire scène d’attaque de la diligence ou des successives traques pour capturer Ben Wade, tout concourt à éviter l’immobilisme. Wade et sa bande sont à l’image de cette instabilité. Violents, ingérables, déséquilibrés, les brigands bousculent les conventions par leur marginalité. Il faut préciser que la bande de Wade effraie autant par ses actes que par sa diversité (un cow-boy efféminé, un Apache, un Mexicain…). La société bouillonne. Même William fulmine à l’idée de rester à la maison pendant que les autres s’affrontent. Face à tous ses personnages en mouvement, Dan n’a pas le choix. Il devra s’impliquer, évoluer, bouger pour continuer à protéger sa famille et gagner la reconnaissance de son fils.

 

Un fils en quête d’un modèle paternel et un père voué à changer (attention spoiler)

A 14 ans, William se cherche un modèle, une figure tutélaire. Son père Dan, estropié, soumis et pauvre, est tout sauf un héros. L’arrivée de Ben Wade dans la vie de William, va autant stimuler l’envie d’agir du garçon que le besoin pour Dan de retrouver son estime. Le brigand va être un catalyseur dans cette relation père-fils en plein délitement. Ben aime jouer à la provocation, en remettant en cause la crédibilité de Dan en tant que mari et père. Il le taquine, le provoque, ne cesse de le renvoyer à sa condition pauvre. D’ailleurs, il y a une sorte de rivalité paternelle entre les deux hommes. Pour gagner le respect de son fils, Dan a tout à prouver. A l’inverse, Ben, se sentant admiré, se voit déjà en père spirituel du garçon chez qui il reconnaît la même fougue juvénile.

Mais Ben ne provoque t-il pas Dan pour l’aider ? On ne peut nier la sympathie qu’a le malfrat a pour le fermier, dont il envie la sérénité du foyer. Il lui a d’ailleurs sauvé la vie à deux reprises, une fois dans le désert en pleine nuit, et une autre avant l’arrivée du train. Nous assisterons même à une scène où le prisonnier et le geôlier lutteront ensemble contre un esclavagiste du rail. Refusant désormais les petites humiliations, Dan décide, coûte que coûte, d’envoyer son prisonnier à Yuma. Ben aura beau lui offrir 1000 Dollars pour sa libération, Dan ne rampera plus. Il ira jusqu’au bout, seul contre tous. S’en suit, une scène finale intense laissant s’exprimer toutes les frustrations des personnages. Dan pousse Ben Wade dans le train sous les yeux admiratifs de son fils. Mais voilà que le nouveau héros paiera de sa vie son ultime geste de bravoure. Et c’est Ben qui vengera cet ami secret, en exécutant tous les membres de sa bande.

Verdict :

Alors que le film de Delmer Daves racontait l’immobilisme et une société en panne de héros, le film de James Mangold évoque un bouillonnement intérieur, une quête plus personnelle. Dans les deux versions, l’histoire témoigne d’une évolution irrémédiable signifiée par un train en mouvement. James Mangold a très bien réussi à se réapproprier le film de Delmer Daves, tout en y apportant son style et sa modernité. C’est donc un très bon remake, qui ne fait pas non plus d’ombre à l’original.

Original : 8/10 Remake : 8/10

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