LE CHEVAL DE TURIN de Béla Tarr (2011)

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Après 10 films réalisés en 30 ans, le cinéaste hongrois Béla Tarr a annoncé sa retraite. Il clôture ainsi une filmographie aussi rare que singulière. Connu pour l’âpreté et la lenteur contemplative de ses films, le réalisateur de Damnation et de Sátántangóa, de fait, été souvent écarté du grand public. Moi-même, je n’ai jamais vu un film de Béla Tarr. Non parce que je snobais son cinéma, mais plutôt parce que des distributions réduites m’en ont limitée l’accès à l’époque où je fréquentais peu les salles d’art et essai. Le cheval de Turin est le dernier film de Béla Tarr, et pour moi, le premier. Alors comment aborder cette œuvre-somme, le point final d’une filmographie complexe ? Le plus simple est sans doute de se laisser porter. Se prendre au jeu des énigmes. Ne pas sans cesse vouloir tout expliquer. Le mystère commence par cette histoire sibylline mais véridique : en 1889 à Turin, Friedrich Nietzsche enlaça un cheval maltraité par son cocher. Après cette étreinte, le philosophe n’écrivit plus et sombra dans la folie. Le film suit la trajectoire du son cocher, de sa fille et de l’animal, quelque part dans une contrée reculée. Béla Tarr explore ici une vie faite de misère et de solitude. Et son récit est à cette image : rude et minimaliste. Les mots sont rares alors même que les images qui nous envahissent, s’impriment durablement dans notre esprit. De longs plans-séquences, dans un beau noir et blanc, racontent la dureté du quotidien, la répétition des mêmes gestes et surtout l’isolement. En étirant les scènes, Béla Tarr oblige à tout observer aux quatre coins de l’écran. Les meubles usés, le froid qui s’infiltre partout, la pauvreté perceptible dans la moindre cuillère et l’ennui saisissant la petite maison de bois. A l’étable, un cheval triste refuse obstinément d’avancer. Et dehors, ce blizzard qui enferme les personnages. Six jours durant, le vieil homme et sa fille tentent passivement de quitter ce qui a tout l’air d’une ultime prison. Deux visites étranges perturberont leur routine. D’abord, il y a l’ami alcoolique assénant des paroles aux sombres présages. Puis, des saltimbanques tziganes dont la gaieté est d’une violence inouïe. Dansant, gesticulant telles des marionnettes, les intrus pillent et gaspillent sans état d’âme la précieuse eau du puit. Alors que le sixième jour encore plus dure que les autres approche, on repense rétroactivement à tous ces moments où les personnages auraient pu échapper à leur destinée : fuir avec les autres, demander de l’aide, affronter la tempête malgré tout. Mais surtout, on se rappelle de ce cheval qui, par son entêtement à se laisser mourir, prophétisait la fin. Fataliste au possible, Le cheval de Turin est dans la même lignée de tous ces films qui ont interrogé, cette année, l’état du monde : Tree of life de Terrence Malick, Melancholia de Lars Von Trier et bientôt Take Shelter de Jeff Nichols. Dans ces oeuvres, les cinéastes ont posé un regard inquiétant sur l’avenir, imaginant à leur façon l’apocalypse. On y voit une nature qui emporte tout, balayant réellement ou métaphoriquement l’horreur de la civilisation. Pointant la sécheresse des sentiments, l’absence d’humanité et la misère sous toutes ses formes,  le film de Béla Tarr n’est, ni plus, ni moins, qu’une autre variation de la mort. 

Titre VO : A Torinói Ló / Pays : Hongrie/ Durée : 2h26/ Distribué par Sophie Dulac distribution / Sortie le 30 Novembre 2011

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