ORIGINAL VS REMAKE : MILLENIUM de Niels Arden Oplev (2009)/ MILLENIUM de David Fincher (2012)

MILLENIUM 2009   MILLENIUM 2012

On connaît la petite histoire : Stieg Larsson, l’auteur de Millenium, n’a jamais eu le temps de savourer le succès mondial de sa trilogie. L’écrivain suédois est mort en 2004 d’une crise cardiaque, à l’âge de 50 ans, soit un an avant la publication de ses trois tomes. En 2009, le réalisateur danois Niels Arden Oplev adapte la saga au cinéma et en fait une mini série (dont il signe les deux premiers épisodes) pour la télévision. Millenium réunit tous les ingrédients d’un thriller envoûtant : une disparition inexpliquée, des secrets de famille inavouables et un duo d’enquêteurs sensuel et explosif. C’est surtout l’héroïne, Lisbeth Salander, qui fascine : une hackeuse au look gothique dont le passé trouble se dévoile au fil de l’intrigue. La magnétique Noomi Rapace popularise le personnage par son impulsivité et sa fragilité. A l’ère du copier-coller, même le grand David Fincher n’est pas à l’abri d’un remake de commande. Et puisque, comme d’habitude, les Américains ne supportent pas qu’un succès leur échappent (de surcroît en langue étrangère), voici donc la version US de Millenium. Et soudain une question se pose : fallait-il vraiment faire ce remake ?

Pitch :

Mikael Blomkvist, journaliste à la revue Millenium, perd son procès en diffamation contre Wennerstöm, un groupe industriel qu’il accusait de malversations financières. Avant de purger sa peine de prison, l’homme accepte d’enquêter sur une jeune fille nommée Harriet Vanger, disparue 40 ans plus tôt. Mandaté par l’oncle de la victime, le journaliste doit trouver le meurtrier au sein même de la famille Vanger. C’est alors que Lisbeth, une jeune hackeuse marginale et surdouée, s’invite dans les recherches de Blomkvist… Cette adaptation raconte le premier épisode de la saga : Les hommes qu n’aimaient pas les femmes.

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® UGC Distribution

Mikael Blomkvist, un modèle de journaliste idéaliste

Mikael est journaliste dans une revue indépendante et militante. Piégé par un scoop bidon qui lui vaut une condamnation d’emprisonnement, il est accablé par l’affaire et se retire pour ne pas compromettre son équipe. Côté privé, il est divorcé et entretient une liaison avec Erika Berger, la directrice du journal. Ses mésaventures et son humilité, en font immédiatement un personnage sympathique dont on a envie de suivre l’évolution. A travers l’enquête qu’il mène, se dévoile un personnage obstiné et attachant. Sa rencontre avec Lisbeth est fondamentale car elle le conforte dans sa volonté de faire éclater toutes les vérités et lui aussi ses limites : Mikael est un homme intègre et juste, incapable de faire du mal à autrui, contrairement à elle. C’est le contrepoids à la tornade que représente Lisbeth Salander.

Lisbeth Salander, une personnalité complexe

D’emblée, Lisbeth, blouson de cuir, maquillage noir, le corps chétif, tatoué et piercé, intrigue. Son passé psychiatrique et ses accès de violence impliquent la mise sous tutelle de la jeune femme de 24 ans. Asociale, méfiante et brutale, Lisbeth est également exclue par son apparence. De nature solitaire, elle se réfugie dans un monde virtuel de données informatiques, là où tout est rigoureusement mécanique et sans émotion. Parallèlement à l’enquête, que Blomkvist mène d’abord seul, le film dévoile peu à peu des traits de sa personnalité. On découvre alors une femme fragile que les hommes se plaisent à martyriser, interprétant son apparence comme une invitation à la violence. Tabassée dans le métro par un groupe de garçons et violée par son tuteur, Lisbeth n’est qu’un objet de fantasme pour les sadiques. Bisexuelle, elle ne croit pas à l’amour des hommes en qui elle voit le traumatisme d’un père maltraitant. En traquant un tueur de femmes, elle fait de l’enquête une revanche personnelle contre ces hommes qui n’aiment pas les femmes.

Une enquête d’où émerge la sensibilité des personnages

Le lieu de l’enquête est primordial. La famille Vanger vit sur un îlot non loin de Stockholm. A partir du moment où ils sont dans ce lieu figé par la neige, Lisbeth et Mikael se voient renvoyés à leurs propres blessures. Car les investigations autour d’Harriet sont révélatrices des monstruosités du monde : le racisme et l’antisémitisme (à travers les trois nazis de la famille), l’inceste, le meurtre, la cupidité… La famille Vanger réunit tous les maux d’une société malade. La succession de révélations et les obstacles rencontrés pour mener à bien les recherches soudent peu à peu les personnages. A première vue, très différents, Mikael et Lisbeth sont animés par la même volonté de justice et se nourrissent d’une admiration mutuelle : lui est fasciné par le mystère que représente la jeune femme, tandis qu’elle se passionne pour l’homme incorruptible. Malgré l’atmosphère glaciale, les personnages deviennent de plus en plus attachants. Capable de voir au-delà des apparences, le journaliste semble touché, comme nous le sommes, par les fêlures d’une femme meurtrie. Mais cette relation peut-elle se maintenir hors du cadre fermé de l’enquête ?

Une mise en scène des plus classiques

Seul point faible de cette aventure : une réalisation des plus simples avec des champs-contrechamps à chaque scène et la simplicité des plans (plans larges pour les scènes extérieures, plans serrés pour les scènes intérieures). Il n’y a pas réellement d’originalité dans la mise en scène, à part lorsque la caméra ondule sur le corps de Lisbeth pour nous faire découvrir ses tatouages.

Version David Fincher : « On est suédois mais nous on parle anglais et ça change tout… »

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® SONY PICTURES

Une réalisation maîtrisée

On ne le niera pas, le réalisateur de Fight Club, Seven, Zodiac et autres Social Network a l’art de la mise en scène : caméra vertigineuse quand les personnages sont piégés sur l’île des Vanger, zoom arrière sur une porte pour raconter l’atrocité d’un viol… On est loin des plans fixes basiques de Niels Arden Oplev. En revanche, les scènes filmées sont les mêmes. Fincher propose juste quelques variantes : l’accident sur le pont est vu du point de vue de l’île alors que dans l’original, l’île était en arrière plan. De même, l’agression dont est victime Lisbeth est une simple tentative de vol dirigée par un seul homme, alors que dans le film suédois, l’attaque de la jeune femme est perpétrée par une groupe de garçons qui en veulent à sa personne (ce changement est incompréhensible vu le pouvoir de la scène suédoise !). Ce qui caractérise aussi Millenium US, c’est son rythme ultra rapide. Alors que l’original prenait le temps d’installer les caractères des personnages et des éléments de leurs vies, le remake nous plonge quasi immédiatement dans l’enquête, sans temps mort. Dommage car le film ne permet pas de s’attacher tout de suite aux deux héros.

Un manque criant d’émotions et de liens entre les personnages

Il a beau faire 5°C à Stockholm, ce n’est pas une raison pour oublier la chaleur humaine. Daniel Craig, froid comme un glaçon JamesBondien, ne réussit pas à rendre Mikael Blomkvist aussi attachant que dans la version suédoise. D’ailleurs tout ce qui liait les personnages entre eux a été supprimé. Par exemple, dans l’original, Mikael se trouve être un ami d’enfance de la famille Vanger (Harriett était sa baby-sitter quand il était enfant). C’est d’autant plus compliqué d’enquêter sur les suspects car ce sont ses amis (Martin et Cécilia, frère et sœur d’Harriett). Chez Fincher, Mikael justifie sa présence par l’écriture d’une biographie sur Henrik Vanger, qui, a priori ne le connaît. La seule raison pour laquelle il accepte l’enquête est que le vieil homme peut lui fournir un dossier solide contre l’empire Wennerström. Il n’y a aucun lien affectif entre les personnages. Les actions sont régies par des contreparties uniquement matérielles.

L’autre changement regrettable est la manière dont Mikael et Lisbeth se rejoignent sur l’enquête. Chez Niels Arden Oplev, la hackeuse décode les indices du journaliste en piratant son ordinateur (les prénoms suivis des numéros dans le journal d’Harriett, références à des passages de la Bible que Lisbeth connaît par coeur). Elle lui envoie un mail narquois, espérant implicitement qu’il lui demande son aide. Malheureusement, chez Fincher, cette manière d’intégrer Lisbeth aux évènements a disparu. Blonkvist engage Lisbeth sur les recommandations de Vanger. Et les indices seront décodés par la fille du journaliste, une fervente catholique qui reconnaît les passages bibliques (hormis pour cette séquence, on ne voit pas trop l’intérêt de ce personnage). Tout le mystère autour de Lisbeth et son rapport à la religion a été supprimé dans le remake.

Dernier soucis : Lisbeth, elle-même. Ici, Noomi Rapace est remplacée par Rooney Mara, une actrice tout aussi remarquable mais n’apportant rien de plus que son homologue suédoise. Physiquement trop jeune (elle a l’air d’avoir 16 ans), elle n’est plus tout à fait crédible pour séduire un quadragénaire comme Mikael. En revanche la construction de son personnage est intéressante. Cette version de Lisbeth est plus violente, plus écorchée vive. Sa rage transparaît dans ses gestes et ses réactions, permettant ainsi de comprendre son implication dans l’enquête. Cependant, nous en apprenons beaucoup moins sur son passé car les flash-back d’enfance sont rares. Mais ce qui dérange vraiment, c’est la suppression de toutes les conversations intimes entre Lisbeth et Mikael, ces moments où le journaliste s’ouvre à elle et tente de mieux la comprendre. La scène du baiser fougueux en prison a également été sucrée (trop touchante sans doute…). Fincher nous offre une version particulièrement glaciale. Et même la présence d’un chat pour réchauffer l’hiver ne suffit pas à nous attendrir…

La Suède et les clichés US

Les personnages sont suédois mais ont des réactions 100% américaines : ils passent leur temps à dire qu’il fait froid et à chercher du réseau sous la neige, comme si Stockholm et ses environs étaient en Antarctique. Pour faire nordique, Fincher a sélectionné des acteurs blonds ou roux aux yeux clairs (sauf Lisbeth bien sûr) et les a affublés d’un teint pâle de circonstance. Enfin, pour installer son atmosphère glaciale sur l’île, il a fait des frères et sœurs Vanger des personnages peu accueillants, antipathiques et inexpressifs. Sacrés Suédois !

Conclusion :

Faut-il aller voir cette version US de Millenium ? Pourquoi pas… En adaptant cette histoire, Fincher ne prenait pas trop de risques car les différentes intrigues sont passionnantes. Ce remake n’est pas déplaisant, plutôt efficace, cependant, il délaisse l’émotion au profit du thriller. Le rythme haletant fait vite oublier que le film dure 2h38. On sent tout de suite que Fincher fait un one shot : il mixe crime, sexe et action pour assurer le spectacle. Il ne prend pas le temps d’une longue scène d’exposition pour situer les personnages, comme s’il fallait tout concentrer dans un seul et même épisode (d’ailleurs, il semblerait que David Fincher n’ait pas prévu de tourner le second opus). Autant découvrir le film original qui est beaucoup plus nuancé, ou la mini-série plus développée.

Original : 7/10, Remake : 6,5/10

Titre VO : The girl with the dragon tattoo/ Pays : USA/ Durée : 2h38/ Distribué par Sony Pictures/Interdit aux – 12 ans/Sortie le 18 Janvier 2012

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