TWIXT de Francis Ford Coppola

Qu’y a-t-il dans la tête de Francis Ford Coppola ? À 73 ans, le parrain du cinéma n’a pas fini d’intriguer. Loin de son propre mythe, le cinéaste nous entraîne dans ses fantasmes nébuleux questionnant sa vie et son œuvre avec la finesse d’un vieux sage. Qu’on soit charmé ou non par cet étrange objet qu’est Twixt, le film mérite qu’on s’y attarde au moins pour assister à l’auto-analyse d’un réalisateur de génie. Après avoir parsemé le septième art de ses sublimes pépites (Apocalypse Now, la trilogie du ParrainConversation secrète), après six Oscar et deux Palmes d’or, après avoir contribué au renouveau du cinéma (sa société de production American Zoetrope avec George Lucas) comment surprendre encore ? Comment mettre sa carrière en perspective tout en évitant le film-somme ? En choisissant la série B, Coppola solde ses comptes avec un public et une critique exigeant de lui un succès formaté. Ici, il met en scène un écrivain raté, sorte d’alter ego pathétique, en pleine déroute alcoolique. Hall Baltimore, auteur de romans de sorcellerie, débarque dans une petite bourgade pour dédicacer sans conviction son dernier livre. Mais bientôt, l’homme est happé par une enquête autour d’une jeune fille assassinée. L’auteur plonge alors dans des rêveries sources d’une nouvelle inspiration.

Malgré sa foisonnante carrière, Coppola se permet encore d’expérimenter et de se remettre en question au risque de dérouter. D’ailleurs, il n’a jamais considéré son parcours comme un modèle de réussite. Rarement en phase avec son succès, l’homme s’est toujours vu comme un réalisateur sur le déclin. Son film est donc l’histoire d’un décalage perpétuel, d’un entre-deux dont le titre se fait l’écho – « Twixt » est le diminutif de « betwixt », ancêtre du mot « between », signifiant « entre » en anglais. Hall Baltimore (Val Kilmer) évolue entre deux mondes, celui de la gloire et de la déchéance, du songe et de la réalité. Pour raconter ce trouble, le réalisateur multiplie les chocs visuels : les couleurs brutes du jour tournées en numérique, les noirs et blancs nocturnes tachetés d’un rouge sang inquiétant. A travers ce cirque d’images, Coppola déroule 50 ans de cinéma. De ses débuts en tant qu’assistant-réalisateur pour le cinéaste fauché Roger Corman à son récent Tetro, film intime et familial. Dans ce voyage temporel où les horloges s’affolent, on retrouve pêle-mêle les errances gothiques de Dementia 13 et Dracula, la rébellion de Outsiders et Rusty James, ainsi que la jeunesse illusoire de Peggy Sue s’est mariée et de L’homme sans âge. Mais surtout il y a la famille, fil rouge de sa filmographie. Et voilà que tout se mélange, s’emballe dans un spectacle déconcertant.

Sur sa route, Hall Baltimore croise un shérif fantasque (Bruce Dern), le spectre d’Edgar Allan Poe (Ben Chaplin) et l’esprit vampirique d’une enfant (Elle Fanning). C’est l’occasion pour le personnage et pour Coppola de convoquer les fantômes du passé. Derrière les rêveries poétiques et morbides, inspirées par un romantisme Baudelairien, se profile une réflexion sur la création et l’introspection nécessaire à l’artiste. Le temps qui passe, la solitude et l’innocence juvénile bafouée sont autant de thèmes révélant la souffrance personnelle du réalisateur. Oui le film laissera dubitatif, sans doute à cause des chemins hasardeux qu’il emprunte et l’artifice de ses scènes d’épouvante. Mais dans cette complainte confuse et terrible, il y a l’ultime cri d’un père meurtri dont la plaie ne s’est jamais cicatrisée. Le cinéaste a perdu son fils aîné, Gian-Carlo, 22 ans, un jour de 1986, dans un accident de bateau. Comme pour exorciser son mal, il se livre à corps perdu dans un récit où l’émotion l’emporte sur la virtuosité habituelle de sa mise en scène. Lui qui aime tant s’entourer de ses enfants et petits-enfants sur les tournages pour maintenir le lien filial, regarde une dernière fois son passé avec la plénitude de l’âge.

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