SUR LA ROUTE de Walter Salles (2012) Note : 6/10

Décidément, Sur la route ne sera jamais fidèle à son auteur. Déjà avant sa publication en 1957, l’ouvrage avait été remanié plusieurs fois par Jack Kerouac lui-même, puis s’était vu élagué par son éditeur, Viking Press. Au pilon, les phrases les plus crues, les passages sulfureux et les vrais noms des personnages. Du fiévreux premier jet, pianoté trois semaines durant sur un rouleau d’imprimerie, seule la version expurgée fit le tour du monde. Pourtant, même censuré, le manifeste de la Beat Generation était né, lançant sur les routes une jeunesse en quête de sensations fortes. Sexe, drogues et jazz faisaient partie du voyage. Mais pas seulement. Jack Kerouac et sa bande, parmi lesquels William S. Burroughs et Allen Ginsberg, clamaient dans leurs écrits une fureur de vivre, une recherche d’absolu. Mélancolique, romantique, nébuleuse, l’idéologie beatnik en a fait fantasmer plus d’un. Francis Ford Coppola, le premier. Le réalisateur a acquis les droits du roman de Kerouac en 1979, sans jamais pouvoir l’adapter. Au final, il n’en sera que le producteur, laissant le lourd projet entre les mains du brésilien Walter Salles. L’homme a réalisé Carnets de voyage, un road trip sur Che Guevara. Il semblait donc le cinéaste idéal pour raconter cette traversée underground de l’Ouest américain…

 UN ROAD-MOVIE FIGÉ…

Alors que le rouleau original rédigé par Kerouac a refait surface en 2007, pour une nouvelle réédition, Walter Salles a curieusement choisi d’adapter la version soft de l’œuvre. Ce sont donc les héros du best-seller, Sal Paradise, Dean Moriarty et Carlo Marx, que nous suivons à la trace et non pas Jack Kerouac, Neal Cassady et Allen Ginsberg du récit authentique. Oui, le texte est là, presque mot pour mot. Les premières scènes rappellent les premières pages. Mais plus Walter Salles tente de se calquer sur le livre, plus il s’en éloigne irrémédiablement. Les récits de shoot à la Benzedrine, la sexualité débridée, le magnétisme de Dean, la chaleur, le jazz endiablé… Tout y est. Cependant, le film impose une distance inexplicable. L’ensemble manque d’enthousiasme, d’intensité, de ce fameux mouvement qui emporte tout sur son passage. Il faut dire que la narration n’est pas très fluide, butant sur la moindre hésitation d’un écrivain en panne d’inspiration. Les ellipses et l’auto-censure n’aident pas à comprendre les rapports entre les personnages, leurs motivations, leurs espoirs. Walter Salles est trop prudent avec son sujet alors qu’il avait la réalité historique comme matière scénaristique. Il aurait pu évoquer la relation homosexuelle entre Ginsburg et Cassady, restituer la violence verbale des personnages, raconter la prostitution comme facteur non négligeable du vagabondage. Mais il ne fait rien de cette sublime matière que constituent le spleen artistique, la mort qui rôde, la recherche d’une figure paternelle. Le cinéaste survole ces thèmes sans jamais poser les questions fondamentales de la Beat Generation. Après quoi courent ces gens ? Le film n’y répond pas. On a du mal à tirer une quelconque émotion de ce road movie propret et esthétiquement lisse. Rien ne dépasse jamais du cadre conçu pour faire défiler les images cultes. De Sal, fumant négligemment sa clope, à Dean, possédé par le rythme endiablé du bebop, chaque plan semble destiné à être décliné en posters et cartes postales.  Sam Riley (Sal), Garrett Hedlund (Dean), Kristen Stewart (Marylou), Kirsten Dunst (Camille) et les autres sont plutôt bons, mais s’agitent dans le vide. Quant à Viggo Mortensen qui joue Bull, alias William S. Burroughs, il ne fait que passer.

Titre :  On the road/ Pays : USA/ Durée : 2h20/ Distribué par MK2 Distribution/ Sortie le 23 Mai 2012

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