COSMOPOLIS de David Cronenberg (2012) Note : 7/10


Sujet d’étude inépuisable, la crise est depuis quelques années le nouveau moteur d’un cinéma conscient. Derrière cet engouement scénaristique, un besoin d’expliquer les mécanismes d’une machine économique infernale et de mettre en lumière les conséquences sociales du capitalisme. Avec Cosmopolis, David Cronenberg nourrit cette ambition sans pour autant oublier la matière première de son cinéma : disséquer l’humain, en extraire les vices et pointer les dysfonctionnements psychologiques. Les névroses individuelles qui le fascinent sont omniprésentes dans ses films de science-fiction et d’horreur (Scanners, Chromosome 3, Vidéodrome, Dead Zone). Autant que la dissection de l’esprit, il y a celle de la chair qu’il aime soumettre à expérimentation (La mouche, Le Festin nu, eXistenZ). Dans ces derniers long-métrages, il a exploré en profondeur la noirceur de l’âme (A history of violence, Les promesses de l’ombre) et le psychisme de l’être humain (A dangerous method). Dans Cosmopolis, Cronenberg arrête le temps, ou plutôt l’étire pour mieux décomposer la vie et le vide de son personnage Eric Packer. Le milliardaire new-yorkais a 28 ans, se déplace en limousine blanche, veut une nouvelle coupe de cheveux. Un convoi présidentiel perturbe son itinéraire. Alors en attendant d’arriver à bon port, le jeune homme spécule sur le Yuan, reçoit ses conseillers, fait défiler ses maîtresses. Dehors, le peuple s’agite. Des manifestants annoncent le chaos. Pourtant, même si son empire menace de s’effondrer et que quelqu’un souhaite sa mort, Eric ne dévie pas de la route qui le mène chez son coiffeur.

C’est à l’intérieur de la limousine que la caméra de Cronenberg élit domicile. Ce sera le lieu quasi unique du film, un palace itinérant dans lequel Eric passe la majeure partie de son temps. Cette bulle de luxe est à son image, hermétique au danger, à l’émotion et à l’humanité. A l’intérieur ne comptent que les chiffres que ses analystes égrènent dans une logorrhée des plus infâmes. Cosmopolis est un film au langage indigeste. Le cinéaste étouffe les sons extérieurs pour ne laisser qu’une alternance de conversations terre à terre et de considérations pseudo-philosophiques. Mais ce ne sont que des mots qui glissent à nos oreilles, une parole extra-terrestre déclamée par des inhumains. Dans sa limo, Eric reçoit une galeriste (Juliette Binoche) pour une partie de jambes en l’air, un gourou qui vient partager sa réflexion sur le cyber-capitalisme ou un rappeur bling bling. Parfois, le roi quitte sa forteresse pour retrouver son épouse (Sarah Gadon), une blanche colombe lui donnant l’illusion d’une vie sécurisante. Comme le check-up que s’inflige quotidiennement le golden boy, tout semble ridicule, indécent, dérisoire. Eric lui-même est continuellement dans un état léthargique, blasé par son confort, indifférent à la tragédie qui se joue. Derrière ses vitres fumées, il regarde négligemment le chaos s’installer. Des manifestants brandissent des rats morts, annonçant une peste économique. Eric, lui, se sent invincible. Pourtant, jamais il ne nous fascinera. Au mieux, le personnage inquiète par son détachement, son indifférence face à la vie et à la mort. Et dire que ce sont ces hommes-là qui dirigent le monde…

Un entarteur (Mathieu Amalric) passe par là, c’est le point de départ d’un second chapitre, crasseux, loin des images lisses du début. La réalité éclate enfin à la gueule d’Eric. Le jeune homme sort de son cocon de fer pour affronter la nuit et cette mort si excitante. Devant Benno, un marginal (Paul Giamatti qui surjoue), il doit s’expliquer. C’est le moment d’une longue diatribe contre la superficialité du capitalisme. Dommage que cette partie du film soit aussi décevante. On attendait un affrontement enragé, l’instant est pathétique, bavard, pénible. Pourtant, on ne peut nier la puissance de cette fable désenchantée. Robert Pattinson (Twilight) y est plutôt convaincant. Les seconds rôles auraient pu faire mieux. Malgré tout, ce film austère raisonne comme le constat d’un échec. Celui d’un capitalisme outrancier et finalement mortifère. 

Titre : Cosmopolis/ Pays : Canada/ Durée : 1h48/ Distribué par Stone Angels/ Sortie le 25 Mai 2012

Publicités