THE DARK KNIGHT RISES de Christopher Nolan ( 2012)

Peut-on sereinement parler de The Dark Knight Rises ? Annoncé comme le meilleur film de l’année avant même sa réalisation, attendu comme le Graal par les fans inconditionnels de super-héros et soutenu par une campagne marketing des plus offensives (depuis plusieurs mois, chaque semaine apporte son lot de nouvelles images et de teasers toujours plus mystérieux), le nouveau long-métrage de Christopher Nolan nous a déjà gavé avant même sa sortie en salles. Depuis ses premières projections, le délire a atteint des sommets : d’aucuns comparent Nolan à Fritz Lang et Kubrick tandis que d’autres crient déjà à l’imposture. Et le film dans tout ça ? Il se voit désespérément noyé dans des salves de réactions fanatiques et sans demi-mesure. Le drame qui a accompagné sa sortie aux Etats-Unis (la fusillade dans un cinéma d’Aurora faisant 12 morts et 58 blessés) a encore plus détourné le film de son rôle de simple objet cinématographique. Pourtant l’arrivée de ce nouveau Batman illustre bien la dernière tendance d’Hollywood : capitaliser sur des marques déjà bien installées. Ainsi depuis quelques années, le cinéma US a été particulièrement prolifique en adaptations de comic books. Alors que Marvel (Disney) a envoyé son armée d’Avengers, X-Men (Fox) et autre Amazing Spider-Man (Sony), c’est à DC Comics (Warner) de riposter (après les échecs de Watchmen et Green Lantern et avant le retour de Superman – Man of Steel de Zack Snyder) avec l’une de ses franchises les plus lucratives : Batman. Depuis deux épisodes, c’est Christopher Nolan qui s’y colle, reprenant le flambeau de Tim Burton et Joel Schumacher avec, il est vrai, une certaine habilité. Car loin de se cantonner au genre des super-héros, le réalisateur britannique a su instiller au fil des épisodes sa vision pessimiste du monde. Déjà dans son premier opus, Batman Begins, le cinéaste se réappropriait le mythe de l’homme chauve-souris pour en faire un être tourmenté et vulnérable. En exploitant ses peurs et ses faiblesses, Nolan brisait l’image lisse du héros populaire et questionnait le sens même de son action. Avec The Dark Knight, la saga entrait dans une autre dimension avec le Joker, personnage d’une rare cruauté, qui renvoyait Batman et Gotham City à leurs propres démons. Plus sombre et plus complexe que le premier chapitre, The Dark Knight s’affirmait, par la finesse de son propos et sa mise en scène crépusculaire, comme le meilleur de tous les Batman. Ce dernier volet revient 8 ans après le sacrifice auquel a consenti le chevalier noir. Avec la complicité du commissaire Gordon, il avait endossé les crimes du procureur Harvey Dent afin d’offrir à Gotham City l’image d’une justice inébranlable. Mais alors que Bruce Wayne, affaibli, s’enferme dans son manoir, un nouveau mal s’abat sur la ville.

 

On le sait, ce n’est pas la glorification des personnages qui intéresse Nolan. Bien au contraire, le cinéaste se plait à laisser tomber son héros dans une profonde déchéance avant de se décider à l’en sortir. Voilà pourquoi son film ressemble plus à une tragédie grecque qu’à une épopée fantastique. Sous les yeux d’un Bruce Wayne (Christian Bale) figé dans sa torpeur, Gotham City se laisse mourir sous le poids d’une crise financière et sociale. Il faudra l’apparition de Bane (Tom Hardy), nouvelle incarnation du Mal, pour bousculer cette apathie généralisée. Dès la première séquence, le film nous plonge dans un pur moment d’adrénaline avec une scène d’avion particulièrement spectaculaire. Mais cette entrée en matière n’est qu’un leurre. En effet, The Dark Knight Rises ne cessera d’alterner entre l’action pure et les pauses accompagnant la descente aux enfers de Wayne. Derrière ces ruptures de rythme, se révèle la dichotomie de Gotham City : d’un côté, tapis dans l’ombre, les hors-la-loi, incarnés par Catwoman (Anne Hathaway) et Bane, dont le masque symbolise à lui seul l’asphyxie ambiante, et de l’autre, Bruce qui, dépassé comme le sont toutes les élites, ne voit pas venir la révolution. La lutte des classes selon Nolan ressemble à l’apocalypse : une fin inévitable mais nécessaire pour laver le monde de sa corruption. Se référant à l’idéologie terroriste de Ra’s al Ghul (cf Batman Begins), la révolte qui gronde dans The Dark Knight Rises en est la réponse la plus violente et la plus immédiate. Le retour de Batman sera donc difficile tout exilé qu’il est dans sa tour d’ivoire. Pourtant, on le devine, l’homme reviendra pour conclure en beauté la trilogie. Car si Nolan déconstruit pendant une bonne partie du film l’imagerie iconique du personnage, c’est pour mieux élever l’homme au rang de mythe américain.

 

Ambitieuse et prophétique, The Dark Knight Rises est une œuvre désespérée qui impressionne par sa capacité à ingérer notre réalité pour en faire une fable d’une grande noirceur. Malgré tout, elle n’égalera jamais The Dark Knight dans sa construction psychologique et dramaturgique. Le fait est qu’on décèle chez Nolan, au fil de ses films, quelques tics de réalisation : des flash-backs finaux explicatifs illustrant ce que l’on aurait dû deviner dès le début (procédé déjà utilisé dans Le Prestige, Inception et même dans Memento) ou l’utilisation intempestive de la musique d’Hans Zimmer comme emphase dramatique. On peut aussi reprocher au cinéaste un trop grand nombre de personnages alors qu’ils sont paradoxalement peu ou mal exploités (Marion Cotillard, notamment). Si Anne Hathaway fait une cabotine Catwoman, il lui manque cependant l’inquiétante folie qu’avait Michelle Pfeiffer chez Burton. De même, certains habitués de la saga sont relégués au second plan : finis les réparties cinglantes d’Alfred (Michael Caine) et l’humour pince sans rire de Lucius Fox (Morgan Freeman), l’heure est grave et le scénario ne se prête plus à la dérision. D’ailleurs, il y a chez ces vieux de la vieille, une sorte de renoncement. A l’image du commissaire Gordon (Gary Oldman) qui s’efface peu à peu au profit de la relève (l’inspecteur John Blake joué par Joseph Gordon-Levitt), Nolan dit définitivement adieu à ses personnages. Mais il n’oublie pas pour autant d’ouvrir la voie à d’éventuelles autres franchises. Charte hollywoodienne oblige.

Titre VO : The Dark Knight Rises/ Pays : UK-USA/ Durée : 2h44/ Distribué par Warner Bros France/ Sortie le 25 Juillet 2012 

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