ORIGINAL VS REMAKE : TOTAL RECALL de Paul Verhoeven (1990)/TOTAL RECALL MEMOIRES PROGRAMMÉES de Len Wiseman (2012)

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Fallait-il le dire en martien ? On ne touche pas à Total Recall ! A l’annonce de ce remake, j’avais déjà la nausée en imaginant le carnage qu’allait en faire Len Wiseman. « Qui ça ? » me direz-vous. Mais si, vous le connaissez : c’est l’infâme « réalisateur » qui a pondu Underworld et Die Hard 4, de belles pépites au rayon des nanars.  Avec sa femme Kate Beckinsale, l’une des pires actrices de tous les temps, le duo américano-britannique a décidé d’anesthésier le cinéma d’action. C’est réussi avec Total Recall Mémoires programmées, remake crétin et aseptisé du film de Paul Verhoeven. Bien sûr, on n’attendait pas de ce ersatz de SF qu’il soit un chef d’œuvre du genre, l’original a lui-même quelques défauts inhérents à la structure des films d’action. Mais en se délestant de toute réflexion existentielle et questionnement sur la mémoire, la version de Wiseman s’éloigne définitivement du style de Philip K. Dick dont la nouvelle We can remember it for you wholesale avait inspiré l’aventure martienne de Verhoeven. (BIEN ENTENDU JE VAIS SPOILER TOUT CECI…)

Le pitch de Paul Verhoeven

2048. La Terre est divisée en deux territoires ennemis : le Bloc Nord et le Bloc Sud. Afin de mener à bien sa guerre contre le Sud, le Nord a colonisé la planète Mars pour y extraire du turbinium, un minerai indispensable à l’armement de ses bases spatiales. En tant qu’administrateur de Mars, Vilos Cohaagen règne d’une main de fer sur la population locale à qui il vend de l’oxygène à prix d’or. Mais La Brigade de la Liberté, un groupe de rebelles dirigé par le mystérieux Kuato, multiplie les attaques terroristes afin d’obtenir l’indépendance de Mars.

Pendant ce temps sur Terre, Douglas Quaid (Arnold Schwarzenneger), un ouvrier de chantier, vit paisiblement avec sa femme Lori (Sharon Stone) depuis 8 ans. Cependant, toutes les nuits, il fait le même cauchemar : sur Mars, accompagné d’une jolie brune, il se voit mourir par manque d’oxygène. Fasciné par la planète rouge, Doug décide de franchir les portes de Rekall, une société qui propose à ses clients d’implanter des souvenirs de voyages factices. Pour pimenter son fantasme, l’homme demande à endosser le rôle d’un agent secret et d’avoir une femme brune à ses côtés. Mais avant même de recevoir l’implant le menant vers son rêve marsien, Doug est pris d’une crise schizophrénique…

Mémoire et identité : objets de manipulation

Dans sa nouvelle, Souvenirs à vendre, Philip K. Dick confrontait l’homme à son passé et à son identité. En centrant son histoire sur la dualité de son personnage, Douglas Quail, il explorait sa paranoïa, thème récurrent de son œuvre et de sa vie, et interrogeait la malléabilité de la mémoire. En effet, derrière ce remaniement psychique, il y avait le danger de réécrire les évènements du passé. C’est la raison pour laquelle le personnage était face à un choix : assumer le crime qu’il avait commis quand il était agent sur Mars ou troquer son histoire contre celle d’un héros. De ce récit étrange, Paul Verhoeven a gardé l’essentiel, à savoir la marchandisation de la mémoire et l’ambiguïté de Quail (devenu Quaid) tout en s’éloignant sensiblement de l’intrigue. Car le cinéaste néerlandais a fait du scénario de départ un film d’anticipation aux multiples rebondissements. Toute la tension qui porte le film de Verhoeven est liée à la confusion entre rêve et réalité et la duplicité de Quaid. Si la vision de Mars est issue d’un rêve, les scènes suivantes nous plongent dans une réalité améliorée par nos propres fantasmes futuristes : fenêtres diffusant les programmes TV ou des paysages paradisiaques, voitures volantes, entraînement sportif par hologrammes… C’est dans cet univers moderne et mouvant que vivent Doug et Lori, un couple d’américains moyens. En parallèle se dessine l’envers social du décor : Doug voit à travers sa baie vitrée télévisuelle l’instabilité politique de la colonie martienne. Le film sera toujours soutenu par un regard double, une nouvelle image étant l’antithèse de la précédente. Ainsi, le rêve mettant en scène Doug et Melina (la brune) dans une situation de danger, trouve immédiatement son contre-champ dans la vie confortable de Doug et Lori (la blonde). Lors de son passage chez Rekall, le personnage déclenche l’inconscient d’une identité parallèle. Tout est alors remis en cause aussi bien pour le héros que pour le spectateur : Doug a-t-il basculé dans son fantasme ? Le bonheur du début était-il réel ? Le spectateur n’aurait-il pas été manipulé depuis le début ? Alors que notre mémoire est passivement façonnée par une culture de l’image ayant trouvé son essor dans les années 80/90, Verhoeven fait appel à la vivacité de notre regard, nous obligeant constamment à réinterpréter ce que nous venons de voir. Plus tard, lorsque Doug est face à Hauser, son double maléfique issu du monde réel, le cinéaste nous offre un jeu de miroir troublant : voilà l’homme face à ses propres démons. On n’est finalement pas si éloigné du texte original de K. Dick.

Le monde de Mars, reflet antagoniste d’un capitalisme triomphant

Comme une suite d’évènements qui se répètent, le film révèle aussi bien les conflits internes de Doug que ceux du monde. L’opposition entre la Terre et sa colonie permet de mettre en scène une nouvelle forme de lutte des classes. Sur la planète bleue, il y a le confort, la modernité et l’oxygène tandis que la planète rouge est soumise à toutes les répressions. Impossible de respirer l’air de Mars car il est toxique. Pour y vivre les habitants doivent s’installer dans des dômes qui filtrent l’air. Malheureusement, les plus pauvres achètent des dômes bon marché et subissent de plein fouet les radiations de la planète. Il y a donc beaucoup de « mutants » sur Mars, c’est-à-dire des individus avec des malformations physiques mais dotés d’un pouvoir de medium. Face au capitalisme triomphant de la Terre, le monde martien lui envoie en reflet sa contrepartie miséreuse. Personne n’a envie de savoir ce qui s’y passe et les infos caricaturent les moindres velléités de révoltes.

La perversion sous toutes ses formes

On a beau être dans de la science-fiction, Paul Verhoeven n’en oublie pas d’ajouter une bonne dose de perversion et de sadisme. Chez Lori, d’abord, qui joue de ses charmes pour duper son monde. Endossant le rôle de la fausse épouse de Quaid, elle est en réalité la compagne de Ritter (Michael Ironside), un des sbires de Cohaagen. Sharon Stone, qui retrouvera Verhoeven dans Basic Instinct, est parfaite dans ses habits de femme vicieuse et agressive. Son affrontement à mains nues avec Melina (Rachel Ticotin) répond à un fantasme très masculin. Il ne manque plus que la boue… Autre personnage sadique : Vilos Cohaagen qui se plait à exercer son petit pouvoir sur les plus faibles. Les stellaires (les ancêtres des martiens) avaient construit un réacteur permettant de fournir de l’oxygène à toute la population, grâce à la fonde d’un glacier en son sein. Mais la machine n’a jamais été activée et Cohaagen en a fermé l’accès pour pouvoir monétiser l’air et contrôler la planète. Figure suprême du capitalisme, Cohaagen est l’archétype du dictateur sadique jubilant à l’idée d’écraser ses proies.  Enfin le dernier symbole du perversion et de masochisme est  Doug Quaid lui-même car en tant qu’agent secret il accepte de se soumettre aux machines mémorielles pour changer d’identité et infiltrer la résistance, au risque d’être lobotomisé.  Plus tard, on découvrira que  Doug Quaid a été manipulé par lui-même, ou plutôt par son double, Hauser. Enfin pour illustrer ce sadisme latent, Verhoeven truffe son film d’imageries sanglantes et violentes donnant un effet « horreur » à sa science-fiction. A ceci s’ajoute un second degré étrange contribuant à l’ambiguïté permanente du film.

Total Recall de Verhoeven : à revoir ou pas ?

Bien sûr !!! Avec sa mécanique scénaristique plutôt bien huilée, (un évènement en engrange un autre interrogeant le précédent), Total Recall est un film à voir et à revoir même si les effets spéciaux ont subi l’épreuve du temps. Malgré tout, certaines questions restent sans réponses : Quels sont les dessous de la guerre Nord-Sud ? Qui dirige les deux territoires ? Qui est à l’origine de l’agence Rekall ? Est-ce que la décolonisation de Mars va changer le monde ? Le film de Verhoeven garde quelques mystères sans doute pour mieux stimuler notre imaginaire.

Pitch du remake de Len Wiseman

Dans un futur proche, la Terre est désormais scindée en deux territoires : l’Union Fédérale Britannique et le continent australien qui lui sert de colonie sous l’autorité du chancelier Vilos Cohaagen. La Chute est un tunnel atmosphérique qui conduit de l’un à l’autre en quelques minutes. Doug Quaid (Colin Farell) fabrique des uniformes pour la police robotisée. La nuit, il fait de drôles de cauchemar avec une mystérieuse femme. Pour se changer les idées, il va chez Rekall afin de se faire implanter des souvenirs. Mais la police fait irruption dans l’agence avant que l’expérience commence. Doug se trouve bientôt traqué par « sa femme » Lori (Kate Beckinsale) et un escadron de Robocops. Heureusement que Melina (Jessica Biel) arrive à la rescousse…

Enjeu de l’histoire : empêcher Cohaagen d’exterminer les ouvriers de la colonie et de les remplacer par les « synthétiques » (des machines)

Incohérences et trucs bizarres

Le film ne se passe pas sur Mars. Ce n’est pas un problème en soi car l’idée d’un territoire et de sa colonie maintient le rapport entre populations dominante et dominée. Cependant, Len Wiseman évacue l’enjeu principal de la version de Verhoeven, à savoir la pénurie d’air sur la colonie et l’asphyxie comme pouvoir d’oppression. Par conséquent, l’intrigue perd un peu de son intérêt et surtout, les clins d’œil que fait Len Wiseman à l’œuvre de son aîné son totalement hors sujet. Par exemple, quand Quaid parle à son ami Harry de Rekall, il glisse dans la conversation qu’il aimerait bien aller sur Mars. Or, il n’est jamais question de la planète rouge dans le film… De même, dans le ghetto de la colonie (l’équivalent de Venusville chez Verhoeven), il y a une prostituée à 3 seins. Problème : chez Wisemen, la population ne souffre pas de manque d’oxygène et n’est pas soumise à radiation. Il n’y a donc aucun mutant dans le film…

A ce propos, parlons d’une référence à Verhoeven complètement ratée : Quaid passe un portique de sécurité avant d’entrer en territoire britannique.  Tout comme Schwarzy dans l’original, Colin Farrell est déguisé, mais en qui ? Il y a une femme rousse ressemblant étrangement à celle du masque de Schwarzenneger (rappelez-vous « Deux semaines, deux semaines… »). On devrait s’attendre à ce que Farrell soit caché sous les traits de la rousse. Malheureusement, nous savons déjà que ce n’est pas elle, mais l’homme derrière elle qui est déguisé. Et pour cause, quelques minutes auparavant, un gros plan à montré les différentes identités (avec photo) que possède Quaid. L’effet de surprise tombe donc à plat. 

Enfin, et c’est le plus comique de l’histoire, on ne comprend pas pourquoi Kate Beckinsale veut absolument tuer Collin Farrell ? Ici, elle incarne à la fois le rôle de Sharon Stone (Lori) et de Michael Ironside (Ritter). Pour rappel, Ritter en voulait viscéralement à Doug d’avoir couché avec sa compagne. Il refusait donc d’obéir aux ordres de Kohaagen, qui souhaitait capturer Quaid vivant, car son ego de mâle était bafoué. Dans le remake, il n’y a ni problème d’ego, ni attachement affectif, donc l’attitude vindicative qu’a Lori à l’égard de Quaid est incompréhensible. Pour finir, on ne saisit pas bien comment Doug et Melina deviennent soudainement des héros aux yeux du monde alors que la police a passé deux heures à les poursuivre pour les tuer.

Jeu d’acteurs épouvantable et népotisme crasseux

Ce n’est pas un secret Len Wiseman est l’époux de Kate Beckinsale. Par conséquent, il lui a réservé le plus beau rôle au point d’éclipser les acteurs principaux. Il n’y a pas une scène sans Kate et son brushing impeccable alors qu’elle n’est qu’un personnage secondaire dans l’histoire. Toujours mise en avant, Lori et son regard démoniaque de flic énervé claquant des talons volent la vedette à Colin Farrell et Jessica Biel. D’ailleurs, ces derniers sont-ils vraiment parmi nous quand ils jouent leurs scènes ? Constamment ahuri par un scénario lénifiant, Colin Farrell, qui fut autrefois un bon acteur, est mono-expressif au possible. On ne parlera même pas de Jessica Biel qui est complètement effacée tant elle est vampirisée par madame Underworld. Bien sûr, on serait passé au dessus de celà si le film recélait un temps soit peu d’intelligence. Mais ici jamais on offre la possibilité au spectateur de s’interroger sur quoi que ce soit. Rien n’y est vraiment complexe. Singeant péniblement les scènes de l’original, quand il ne reprend pas tout simplement les mêmes dialogues, le film ne trouve jamais son but.

  

Manque de rythme, manque d’humour et profusion de gadgets

Le problème principal du film est qu’on s’y ennuie profondément. En effet, l’histoire met un temps monstrueux à démarrer tant il s’attarde à nous montrer des gadgets futuristes (téléphone incrusté dans la main, tatouages électroniques, voitures volantes, frigos intelligents…). D’ailleurs rien ne nous impressionne, on a l’impression d’avoir déjà tout vu dans des reportages sur les nouveautés high-tech. Puis, quand l’action démarre enfin, il n’y a plus aucune possibilité pour le héros de questionner son existence. Courses poursuites et fusillades monopolisent l’écran. Si seulement l’humour était au rendez-vous… Malheureusement, les personnages font preuve d’un sérieux décourageant. Le seul point intéressant du film est l’univers créé pour la colonie : une belle cité lacustre aux influences chinoises qui fait oublier parfois le trop-plein de modernisme.

 

Conclusion 

Faut-il aller voir le remake de Len Wiseman ? NON. Ennuyeux et bête, il n’apporte absolument rien par rapport à l’original. Même s’il se présente comme une nouvelle adaptation de la nouvelle de Philip K. Dick, on a du mal à y croire tant il se contente de faire un copier-coller de scènes  et de plans imaginés par Verhoeven. Bref, 2 heures inutiles.

Original : 7/10 – Remake : 3/10 (3 points pour le Chinatown du futur)

Titre VO : Total Recall/ Pays : USA/ Durée : 2h01/ Distribué par Sony Pictures/ Sortie le 15 Août 2012 

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