CHARLES, MORT OU VIF d’Alain Tanner (1969)

Galvanisé par la fièvre soixante-huitarde parisienne, le cinéaste suisse Alain Tanner signe en 1969 l’une des œuvres les plus radicales de son époque. Avant cette première fiction qui lui vaudra le Leopard d’or au festival de Locarno, il passe dix ans dans le documentaire, prenant ainsi le pouls d’une société en gestation. C’est à Londres qu’il avait fait ses premiers pas derrière la caméra, alors qu’il occupait un poste à la British Film Institute et qu’il assistait à la naissance du Free Cinema. Initié par Karel Reisz, Tony Richardson et Lindsay Anderson, ce nouveau souffle cinématographique affichait les mêmes ambitions que la Nouvelle Vague française : bousculer la vieille garde du cinéma par un réalisme social et une esthétique brute. Dans cette mouvance libertaire londonienne qui s’étend à l’art et à la littérature, Alain Tanner puise son inspiration et son goût pour l’immédiateté de l’image. Après avoir couvert les révoltes de Mai 68 pour la télévision suisse romande (Le pouvoir dans la rue), il accouche de Charles mort ou vif, une fable cinglante sur l’aliénation de masse. Au centre de cette chronique acerbe, il y a Charles Dé, un vieil horloger qui s’apprête à laisser les rennes de l’affaire familiale à un fils opportuniste. Véritable modèle de réussite sociale, l’homme reçoit les hommages de son personnel et fait l’objet d’un reportage pour la télévision. Des oraisons funèbres avant l’heure ? Peut-être car Charles a soudainement l’envie irrépressible de disparaître, de s’effacer devant un monde bassement matérialiste. Quoi de mieux alors qu’une fugue pour provoquer sa mort sociale ? De toute façon, son corps ne tient plus, cela devient physique. Pris de nausée, asphyxié par une vie bourgeoise prévisible et superficielle, Charles s’échappe et trouve refuge dans une chambre d’hôtel minimaliste. Le soir, à la radio, il entend l’avis de recherche lancé par sa famille. Mais quel crédit donner à cette complainte des ondes prononcée par un fils cupide et une épouse indifférente au mal-être de son mari ? C’est sans regrets que Charles tourne la page. Sur sa route, il croise Paul et Adeline, un couple de marginaux qui vit en pleine nature et chez qui il s’installe. Avec eux, il se débarrasse de sa voiture car pour lui  « l’automobilisme est un système de dispersion sociale ». S’en suit une deuxième partie moins mouvante et plus radicale où Charles, désormais prénommé Carlo, abandonne définitivement sa vie matérielle pour un idéal communautaire et « anarchiste ». Pensées philosophiques et citations révolutionnaires (« Le bonheur qu’on nous propose est une agression permanente ») rythment alors les conversations du trio. Mais jusqu’à quand ce modèle de micro-société auto-suffisante peut-il durer ?

Extrait : 

On sent, chez Alain Tanner, l’envie de maintenir à vif le bouillonnement de Mai 68 et de questionner une société rongée par son consumérisme et son délitement intellectuel. Le désenchantement et le cynisme qui balisent le film rappellent avec insistance la pensée situationniste développée, entre autres, par Guy Debord (La société du spectacle) vers la fin des années cinquante. En portant un regard tranchant sur une organisation sociale aliénée et un peuple aux ordres, Alain Tanner s’inscrit dans la continuité d’un mouvement qui prônait l’éclatement d’une société de classes et une nouvelle forme de vie quotidienne. Ce rejet du monde figuré par la nausée, celle-là même qui emplissait le roman de Sartre, illustre une situation devenue intenable et un nécessaire bouleversement moral. Ce qui marque, c’est l’universalité de cette réflexion. En effet, dans Charles, mort ou vif, lieux et générations sont décloisonnés pour susciter une révolte globale. Rien ne marque réellement le lieu où se passe l’action même si l’on sait, au détour d’une phrase, que nous sommes à Genève. On pourrait déplacer les personnages à Paris ou à Bruxelles, la fuite serait la même. Quant à la révolution, elle traverse les générations, passant du père (Charles) à la fille (Marianne), seul membre de la famille à connaître sa cachette. Portée par un mouvement étudiant revendiquant la « légitime défense », Marianne est l’espoir d’un renouvellement contestataire.  

Derrière cette rupture franche entre le passé et le présent de Charles, difficile de ne pas voir la métaphore d’un indispensable renouveau cinématographique. De la même manière que Charles se déleste de ses derniers artefacts sociaux, le cinéma délaisse les effets pompeux d’une mise en scène académique. Caméra légère, noir et blanc granuleux, décors réels, dialogues fluides, son direct… Le style du réalisateur suisse fait écho à cette révolution que connaît le septième art à l’époque.

Aujourd’hui, qu’est devenu l’idéal révolutionnaire ? Dissensions internes et absence de relève ont enterré l’Internationale Situationniste dans les années 70. Quant à la contestation en général, elle semble avoir périclité depuis les années 2000. Il faut dire que presque tous les grands combats ont été menés et que le peuple n’a plus rien d’autre à faire que de rentrer dans le rang. Du pain béni pour le capitalisme consumériste en quête de temps de cerveau disponible. Parmi les citations déclamées de façon péremptoire par Paul, il y avait une phrase de René Char : « La vie est la conscience que l’on a d’elle. ». A méditer. 


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