DES HOMMES SANS LOI de John Hillcoat (2012)

Il y a quelque chose de complètement figé dans le nouveau film de John Hillcoat. Comme si l’image se cristallisait à l’apparition de chaque personnage pour mieux immortaliser leur légende. Tel que le préconiserait un cahier des charges hollywoodien, Des hommes sans loi est tiré d’une histoire vraie : celle de Forrest, Howard et Jack Bondurant, trois frères de Virginie, qui ont prospéré dans l’alcool durant la prohibition. Leurs aventures ont fait l’objet d’un livre, Pour quelques gouttes d’alcool, signé par le petit-fils de Jack et adapté ici par le chanteur Nick Cave. La légende est donc double, à la fois à l’intérieur et hors de l’écran. On a dit des frères Bondurant qu’ils étaient immortels, notamment Forrest (Tom Hardy), l’aîné, revenu de toutes les guerres. Howard (Jason Clarke), lui, est le chien de garde du business, une machine à cogner tout aussi invincible. Et puis, il y a Jack (Shia LaBeouf), le dernier de la fratrie, plus jeune, plus vulnérable, mais aussi plus ambitieux. Vu par le prisme de la jeunesse, le film raconte avant tout une initiation au monde des adultes et à sa violence. Ainsi, l’intrigue croise l’ascension d’un gamin qui se rêve en gangster et la force tranquille d’un grand frère usé qui entame la fin de son règne. Après The proposition, western âpre et viscéral, ou encore La route, road-movie apocalyptique, adapté du roman de Cormac McCarthy, on pouvait attendre de John Hillcoat une œuvre intensément dense et une étude de caractère complexe. Mais le réalisateur australien étonne par son traitement peu nuancé de la prohibition et le survol de ses personnages. En effet, même si le film offre à ses acteurs quelques scènes lumineuses, on regrette assez vite leur manque d’aspérités. Pourtant, à travers ses héros, Hillcoat dépeint une Amérique aux multiples facettes : douce et religieusement puritaine avec Mia Wasikowska, ambitieuse et impétueuse avec Shia LaBeouf, perverse et raciste avec Guy Pearce, traditionnelle et protectrice avec Tom Hardy, égarée et séduisante avec Jessica Chastain. Malheureusement, le scénario de Nick Cave ne fera rien de ces postures de départ. Une fois chaque figure installée, il s’agira surtout de créer perpétuellement des interactions entre des valeurs psychologiques. L’évolution des personnages, elle, sera minime, presque inexistante. C’est la raison pour laquelle, Forrest reste désespérément crispé dans sa voix et ses gestes, engoncé dans sa position de mythe indéboulonnable. Il se relève de toutes les morts avec la même incrédulité et finalement le même gag de répétition. Par ailleurs, certains personnages qui mériteraient un traitement plus complexe sont très peu exploités. On pense par exemple au rôle de Charlie Rakes (Guy Pearce), un représentant de l’ordre détraqué, obsessionnel et maniaque. Son extrémisme comportemental et idéologique aurait mérité une exploration plus approfondie, mais nous n’aurons que pour seuls indices de sa folie des rituels bizarres et un fétichisme malsain. Autres personnages vaguement esquissés et trop à distance : Maggie (Jessica Chastain), la femme fatale venue de Chicago, et Floyd Banner (Gary Oldman) un gangster légendaire. D’un côté, Maggie ne trouve sa place qu’en tant qu « infirmière » de Forrest, et spectatrice passive de la sauvagerie des hommes. De l’autre, Banner, n’est là que pour servir de modèle à Jack. Il est vraiment dommage qu’un aussi riche casting ait une portée si limitée. Quant à la prohibition, elle n’a ici qu’un rôle contextuel. On se souvient pourtant de ce qu’il est possible de faire avec un tel sujet grâce à la série Boardwalk Empire où le business de l’alcool illustre avec subtilité les contradictions et les frustrations d’une Amérique bien pensante.  Enfin, la tournure conventionnelle que prend la fin du film, installant un modèle familial idéal,  a quelque chose de déroutant, tant les images précédentes sont imprégnées d’une violence aveugle et instinctive. La mécanique du film est toujours la même : substituer une image figée par une autre. Au final, on retient de l’œuvre d’Hillcoat un spectacle acceptable mais manquant cruellement d’ampleur.  

Titre VO : Lawless/ Pays : USA/ Durée : 1h55/ Distribué par Metropolitan FilmExport/ Interdit aux moins de 12 ans/ Sortie le 12 Septembre 2012

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