LA TÉLÉ RÉALITÉ SOUS L’ŒIL DE MATTEO GARRONE

A Cannes, où le film a remporté le grand prix du jury, la petite histoire a fait sensation : Aniello Arena, l’acteur de Reality, purge depuis près de 20 ans une peine à perpétuité pour meurtre. C’est à la prison de Volterra que le quadragénaire a appris à jouer la comédie, en intégrant voilà 10 ans la troupe du dramaturge Armando Punzo. Matteo Garrone n’a sans doute pas choisi son interprète par hasard tant il y a de l’ironie à passer de l’univers carcéral à la prison dorée de la télé-réalité. Loin de l’atmosphère glaçante de Gomorra, sombre adaptation du livre de Roberto Saviano sur la mafia napolitaine, le cinéaste choisit la comédie pour raconter une nouvelle forme d’aliénation : le culte de la célébrité. Au début, l’histoire semble bon enfant : Luciano, poissonnier de profession, magouilleur à ses heures, joue les comiques dans les mariages pour boucler les fins de mois. C’est lors d’un de ces shows qu’il croise Enzo, le gagnant d’Il grande fratello (la version italienne de Big Brother). Fasciné par le succès du jeune homme et encouragé par ses enfants, Luciano passe le casting pour la nouvelle saison de l’émission. Et même si la réponse de la production tarde à venir, l’homme se laisse gagner par la fièvre de la célébrité…

Avec ses personnages grotesques, ses femmes bien en chair et ses familles exubérantes, Reality perpétue la grande tradition des comédies à l’italienne. Difficile, en effet, de ne pas penser à la rondeur des corps Felinien, aux impitoyables caricatures de Risi et au ton satirique de Comencini. Matteo Garrone pose à la fois un regard touchant et cruel sur ces clowns tristes qui camouflent leur misère derrière les fards du spectacle. Mais quand vient le soir, Luciano et sa « troupe » tombent le masque et retrouvent leurs costumes de napolitains anonymes. Cette très belle première séquence, où la caméra se glisse dans l’intimité de leurs chambres, annonce déjà l’ambition du film : montrer la poudre aux yeux, les paillettes sous lesquelles se cache la tragédie. Reality est construit en deux parties : l’une est comme un rêve où un carrosse d’or fonce à toute allure vers un château en toc. C’est là que s’exprime toute la jovialité de Luciano, là où tous les espoirs sont permis, où l’on s’imagine riche et célèbre par magie. Le second chapitre est consacré au temps de la désillusion. Luciano touche du doigt le succès sans jamais l’atteindre. Mais c’est déjà trop tard, le mal semble le consumer. Submergé par sa paranoïa, l’homme s’est lui-même mis en condition d’enfermement. Matteo Garrone film de manière étourdissante le vide, l’envers d’un décor en carton pâte, la schizophrénie d’un homme laissé sur le carreau par la machine médiatique. Mais Luciano n’est pas juste une victime collatérale de la télé-réalité, il incarne un monde rongé par l’obsession de la réussite facile et les feux des projecteurs. 

Titre : Reality/ Pays : Italie/ Durée : 1h55/ Distribué par Le Pacte/ Sortie le 3 Octobre 2012

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