« LA CHASSE » : Pourquoi Thomas Vinterberg a t-il raté son come-back ?

Malgré son Prix du jury à Cannes en 1998 pour Festen, on avait laissé Thomas Vinterberg végéter dans son dogme. Pourtant, sa chronique familiale sur fond de règlement de compte avait fortement impressionné, à l’époque, par la virulence de son propos (sur une relation incestueuse) et le style dépouillé de sa mise en scène. Le film marquait les débuts de Dogma 95, un mouvement danois initié par lui et Lars Von Trier en réaction au conformisme du cinéma hollywoodien. Les règles étaient simples : pas d’effets spéciaux, pas de lumière artificielle, pas de décor rapporté et surtout l’obligation absolue de filmer caméra à l’épaule. De cette mouvance, ont émergé une cinquantaine d’œuvres dont Les Idiots de Lars von Trier qui reste, avec Festen, le titre le plus connu. Depuis la dissolution du groupe en 2005, chacun a suivi sa route. Lars von Trier est resté sur le devant de la scène grâce à plusieurs pépites (Dancer in the darkDogvilleMelancholia) et quelques scandales (Antichrist, l’annonce d’un prochain projet porno ou encore ses provocations nazies…). Vinterberg, lui, s’est fait plutôt rare : cinq films en dix ans, passés totalement inaperçus, à l’exception du dernier, Submarino, sorti en 2010. Cette année, il revient avec La Chasse, film grave mais bancal qui a pourtant raflé le prix d’interprétation masculine à Cannes. Il est vrai que son acteur, Mads Mikkelsen (Casino RoyalLe guerrier silencieux) est saisissant dans le rôle d’un éducateur accusé à tort de pédophilie. Son personnage de bête traquée par la rumeur, mis chaos par le lynchage social, nous plonge dans son cauchemar avec une douloureuse intensité. Le problème du film est ailleurs : dans ce scénario superficiel et pataud, sa narration brouillonne et son argumentation foireuse. Alors qu’il avait su si bien dénoncer les déviances d’un père abusif, Thomas Vinterberg échoue ici à pointer la paranoïa collective autour de la pédophilie et la spirale du mensonge. En effet, son incapacité à porter un regard neutre sur son sujet, sa prise de partie filmique (Mads Mikkelsen victime de cadrages agressifs et de jeux d’ombres incessants), son besoin de tout interpréter à notre place, perturbent notre regard et favorisent notre gêne. Autour de la sobriété de Mikkelsen, des personnages hystériques et peu nuancés avalisent les dires d’une petite fille sans jamais tenter de voir plus loin que l’instantané du témoignage. Les causes du malentendu, on les connaît : la facilité d’accès à des images pornographiques, la sacralisation de la parole de l’enfant et la culpabilité de l’adulte après des années d’incrédulité. Par peur de rater une affaire, la société s’emballe désormais au moindre doute. Après avoir pointé du doigt cette dérive, on attendrait du film qu’il s’appuie sur une entité impartiale rationalisant les faits. Mais la quasi absence de l’appareil judiciaire et d’une enquête nourrie par des éléments tangibles ne laissent place qu’à la faiblesse des passions. Ainsi, c’est l’intuition qui fait ou défait l’intrigue en désignant à elle seule coupables et innocents. Suspendu aux émotions des uns et des autres, sans aucun discernement, le film rate son dénouement et avorte d’une réelle réflexion sur l’enfer de la rumeur. 

Titre : Jagten/ Pays : Danemark/ Durée : 1h51/ Distribué par Pretty Pictures/ Sortie le 14 Novembre 2012

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