« THÉRÈSE DESQUEYROUX » : L’ADIEU EN DEMI-TEINTE DE CLAUDE MILLER…

C’est avec une certaine amertume que l’on sort du dernier film de Claude Miller. Le même genre d’insatisfaction qu’avait suscité Un crime d’amour, le thriller posthume du très regretté Alain Corneau, disparu en 2010. En effet, dans ce polar artificiel on ne retrouvait pas toute la malice de ses plus beaux succès. Ici encore, la tragédie cinématographique se répète. En avril 2012, Claude Miller nous quitte à 70 ans laissant une œuvre en demi-teinte clôturer sa fabuleuse carrière. Miller, on l’a aimé, adoré même, tant il réussissait à nous hanter avec ses sombres personnages. On se souvient de ses figures masculines troubles (La meilleure façon de marcher, Garde à vue),  de ses femmes vénéneuses (Mortelle randonnée, Betty Fisher, La petite lili) ou encore des petites cruautés de l’enfance qu’il savait révéler (L’effrontée, La petite voleuse, La classe de neige). Dommage alors de finir sur une note aussi terne… Car cette Thérèse Desqueyroux là n’a pas le panache de l’héroïne de François Mauriac, ni la sensibilité d’Emmanuelle Riva dans l’adaptation qu’en avait fait Georges Franju en 1962. L’intrigue était pourtant faite pour servir une grande partition d’acteur : à la fin des années 20, à Argelouse, une banlieue bordelaise, Thérèse fait un mariage de raison avec Bernard Desqueyroux pour sceller l’alliance de deux grandes familles. Pendant qu’elle étouffe peu à peu dans son carcan social, Anne, sa meilleure amie et sœur de Bernard, s’éveille à l’amour avec le jeune Jean Azevedo. Cette passion qu’Anne décrit avec fougue dans ses lettres va précipiter la descente aux enfers de Thérèse et la pousser à commettre un acte déraisonné.  

Thérèse c’est Audrey Tautou, plus sombre qu’à son habitude mais du coup plus insipide. Elle aurait dû incarner une femme trop spirituelle pour se soumettre aux conventions de la bourgeoisie de campagne, refléter la complexité d’un esprit trop libre. Mais sa prestation toute en retenue lui fait perdre en émotion. De même, Gilles Lellouche – Bernard –  exagère tant l’austérité qu’il en devient peu crédible. Le texte, lui, est assez fidèle à Mauriac mais beaucoup trop récité pour qu’on s’en imprègne vraiment. On ne sent pas les acteurs à leur place, comme empesés dans leurs costumes datés, comme prisonniers de dialogues trop écrits.

 Audrey Tautou et Gilles Lellouche  Photo : © Cofinova 7

Emmanuelle Riva et Philippe Noiret  Photo : © Collection AlloCiné / http://www.collectionchristophel.fr

Georges Franju avait su s’affranchir du roman de Mauriac en transposant son film dans les années 60. Les conventions étaient bien là, l’essentiel du texte aussi, mais la parole plus décomplexée permettait de mieux pénétrer l’intériorité des personnages. Qui était cette frêle Thérèse qui tentait de tuer son mari ? Pourquoi donc s’attaquer à un époux (Philippe Noiret) plus bon vivant que mauvais bougre ? La voix off de Thérèse accompagnait habilement sa détresse et expliquait plus facilement son geste. Claude Miller a préféré entourer sa Thérèse de mystère. Une voix off peu présente, des circonstances confuses, une tonalité glaciale, Thérèse est à distance de tout et finalement du spectateur. Le cinéaste a choisi de ne pas reprendre la structure initiale du livre. Celui-ci démarrait par la fin du procès de la jeune femme et revenait en flash back sur la mécanique qui l’avait poussée au crime. Ce n’est pas une mauvaise chose que d’aborder l’œuvre différemment. Cela permet de commencer le film sur un contraste entre la joie de vivre de l’enfance et la désillusion adulte. Cependant, la crispation qui entoure les personnages et surtout les longueurs du film cassent la structure narrative de l’ensemble.

Thérèse Desqueyroux faisait partie de ces personnages reflétant un mal de vivre, une mélancolie qui a traversé les siècles, une inadaptation au système. Ce mal a toujours été présent dans la littérature (Bonjour Tristesse de Sagan, La nausée de Sartre, Un homme qui dort de Perec), dans l’art (Van Gogh, Egon Schiele, De Chirico…) et évidemment au cinéma (Le Feu follet de Louis Malle, La Dolce vita de Fellini, Le jour se lève de Marcel Carné). Mais aujourd’hui, dans cet ère matérialiste et clinquante, les arts semblent avoir du mal à exprimer ce spleen, à rendre compte véritablement de la souffrance individuelle. Quelques rares cinéastes s’y risquent encore un peu (Melancholia de Lars Von Trier), les autres se contentent de faire un exposé de bon élève ou de verser dans le divertissement de cinéma.  Et pourtant, le mal-être est toujours là, camouflé sous les paillettes. 

Titre : Thérèse Desqueyroux/ Pays : France/ Durée : 1h50/ Distribué par UGC Distribution/ Sortie le 21 Novembre 2012

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