QUE RESTE T-IL DE CINECITTA ?


Rome, samedi 27 octobre 2012, 15h58. C’est sous un ciel sans nuage et 25 miraculeux degrés que je m’apprête à visiter Cinecittà. Un heureux hasard m’a fait arriver juste à temps pour la visite guidée en français et je me réjouis déjà à l’idée de découvrir celle qu’on a longtemps surnommée « Hollywood sur Tibre ». Après m’être acquittée des 18 € de rigueur (tarif de base 20 € mais réduction possible en présentant un titre de transport italien), je me presse afin de rejoindre mes congénères francophones aussi curieux que moi de voir à quoi ressemble Cinecittà en vrai. Une petite brunette aux yeux clairs, prénommée Silvanna, sera notre guide durant l’heure que doit durer la visite. La jeune femme, qui affiche un étrange sourire mêlant enthousiasme et crispation, nous embarque jusqu’à un ensemble de bâtiments un peu vieillis. Pendant que Silvanna récite son texte sur l’historique du site, je masque mal mon désenchantement face à la vétusté des lieux. Ferraille rouillée et amas de bois en désordre jonchent les allées entre les différents lotissements. On a la sensation de pénétrer dans une ancienne zone industrielle à l’abandon. Il faut dire que depuis sa création en 1937, à l’initiative de Mussolini qui voyait dans ce projet un superbe outil de propagande, les plateaux italiens ont connu beaucoup de hauts et de bas. A ses débuts, le site de 40 hectares accueille les nombreuses réalisations maison : Rossellini, Visconti ou encore De Sica y tournent leurs premiers films avant l’avènement du néo-réalisme italien et des prises de vue en décor réel. Dans les années 50/60, c’est le cinéma hollywoodien qui relance la machine en y développant des grosses productions telles que Quo Vadis de Mervyn LeRoy (1951), Ben-Hur de William Wyler (1959), Guerre et paix de King Vidor (1955), Cléopatre de Mankiewicz (1963) et bon nombre de péplums. Quant à Fellini, qui avait ses bureaux sur place, il n’a jamais cessé de faire travailler les studios y concevant la plupart de ses films (La dolce vita, 8 1/2, Satyricon, Amarcord, Casanova…). Dans les années 70, Cinecittà est surtout mise au service des westerns spaghetti mais les décennies suivantes voient les tournages se raréfier. Téléfilms, séries (Doctor Who, Kaamelott, Borgia) et télé-réalité (Il grande fratello, le big brother italien) prennent le relais d’un cinéma attiré par les pays de l’est et leurs studios moins chers. Dernière grosse production en date, Gangs of New York de Martin Scorsese dont les décors extérieurs ont été conservés en l’état (notamment les décombres du gigantesque incendie final).  

Décor de Gangs of New York de Martin Scorsese – Crédit photo : Sabrina fait son cinéma !

L’atmosphère de la visite est à l’image de ce qu’est devenue Cinecittà : un désert peuplé de glorieux fantômes et de sombres histoires. Il n’y a d’ailleurs pas grand monde en ces lieux moribonds. On ne croisera guère que deux ouvriers affairés à la rénovation du mythique studio 5, endommagé en juillet dernier par un incendie. Autrefois, l’immensité de cette bâtisse permettait la réalisation de scènes maritimes. Fellini y a ainsi tourné entièrement Casanova et Vogue le navire. Cette année a été terrible pour les studios italiens. En effet, le réalisateur Ettore Scola a lancé l’alerte concernant une éventuelle fermeture du site. S’en est suivie une pétition de l’ARP signée entre autres par Costa-Gavras, Claude Lelouch, Cédric Klapisch ou encore Michel Hazanavicius. C’est que l’absence de contrat n’est pas la seule menace planant sur Cinecittà… Depuis leur privatisation en 1997, les studios, désormais détenus à 80 % par la société IEG (Italian Entertainment Group), ne sont plus vraiment une priorité pour l’état italien.  Et le patron d’IEG, Luigi Abete, également président de la banque d’affaire BNL (filiale de BNP Paribas) n’a pas caché son envie de revendre le site à des promoteurs immobiliers pour en faire une zone commerciale. Les activités cinéma sont donc vouées à être délocalisées et sous-traitées hors de Rome, ce qui n’est pas du tout du goût des 220 salariés permanents. Après une grève des techniciens cet été et un écho médiatique  retentissant, IEG a quelque peu calmé le jeu. Mais même si les grévistes ont repris le travail, l’avenir reste pour beaucoup incertain.  

Reproduction du décor de Casanova de Fellini – Crédit photo : Sabrina fait son cinéma !

En découvrant les plateaux de la luxueuse série américaine Rome (2005-2007), arrêtée par HBO après deux saisons pour raison budgétaire (la première a coûté 100 millions de $, la seconde 125 millions de $), on a le sentiment d’un immense gâchis. Entre les projets partis en fumée (au sens propre comme au figuré) et l’absence d’une politique culturelle globale, Cinecittà se meurt doucement, ne capitalisant que sur ses souvenirs.

La visite quelque peu sommaire terminée, il ne me reste plus qu’à m’engouffrer dans le bâtiment accueillant les vestiges d’un âge d’or définitivement enterré : les costumes de Cléopâtre et le sous-marin du film U-571 m’attendent dans leur dernier écrin de lumière.

Entre temps, le ciel s’est assombri laissant sur les plateaux déserts un voile grisonnant et une ambiance ténébreuse. Mais qui sait ? Cinecittà va peut-être renaître de ses cendres. Aux dernières nouvelles, le site accueillera le prochain film de Paul Haggis, Third person, avec au casting Liam Neeson, Mila Kunis et James Franco. Charge aux signataires de la récente pétition d’en faire de même… 

Voir l’album photo ici : https://www.facebook.com/SabrinaFaitSonCinema

Plus d’infos sur les activités de Cinecittà : http://www.cinecittastudios.it/

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