FAUT-IL SE FORCER A ALLER VOIR « TABOU »… ?

Tabou

Il y a 6 mois, j’ai vu Tabou dans de mauvaises conditions. C’était dans un festival, je venais de découvrir Rebelle, le très beau film de Kim Nguyen, et je n’arrivais pas à me sortir de la tête ses terribles images d’enfants soldats. Du coup, lorsque j’ai voulu m’attaquer à l’essai de Miguel Gomes, je n’ai pas réussi à entrer dans cette dense jungle noir et blanc qui ouvre la première séquence. Au bout d’une demi-heure, j’ai abandonné Tabou et sa logorrhée sans fin. Il faut dire que le portugais sous-titré en anglais n’a pas vraiment aidé. Malgré tout, je m’étais promis de donner une chance au film en allant le revoir plus sereinement à sa sortie. Entre temps, Tabou a multiplié les récompenses et a reçu un accueil critique digne des plus grands chef-d’œuvres du XXème siècle. Raison de plus pour lui accorder le bénéfice du doute. Me revoilà donc devant la chose. La jungle africaine des colonies est toujours là, l’explorateur burlesque qui la traverse aussi et la voix off solennelle du réalisateur est cette fois-ci sous titrée en français. Mais le malaise demeure… Car ce conte cinématographique a quelque chose de terriblement opportuniste.

L’ART DU VIDE ET L’ILLUSION DE LA RÉFÉRENCE 

Une première partie nommée sobrement « Paradis perdu », une seconde intitulée « Paradis »… Ça ne vous rappelle rien ? Bien sûr, ce sont les deux chapitres, ici inversés, de Tabou de Murnau, cinéaste qu’on se doit de citer en référence pour asseoir sa crédibilité de réalisateur. Mais de Murnau, il n’y a rien. Ni le lyrisme de son récit, ni l’expressionnisme de sa mise en scène. Le Tabou de Gomes n’est qu’un film à la manière de, une imposture de plus qui mise sur la nostalgie cinéphilique pour plaire. Sans surprise, vous y trouverez des personnages aux terribles secrets, des visages marqués par la vie, des flash-back révélant une histoire d’amour tragique. Mais le film évolue en creux, esquissant à peine une réflexion sur le temps du réel et le temps du cinéma. La vieille femme dont nous découvrons la jeunesse africaine et l’amant racontant avec gravité ses souvenirs ne sont que des archétypes romantiques dénués de toute complexité, de simples pantins à la solde d’une mascarade d’images pompeusement fixées sur pellicule. Pour illustrer la banale histoire d’amour de ses personnages, Miguel Gomes manipule le son (voix off sur images muettes, mouvements sur son arrêté) et l’on est censé applaudir au génie, alors que le jeu de contraste est d’une pathétique évidence. Dans le présent de la première partie, la caméra de Gomes s’attarde sur la lenteur exagérée des gestes comme si les personnages étaient empesés par leur lourd passé. A l’inverse, dans le second chapitre dédié au souvenir, les protagonistes s’agitent, portés par la légèreté du sentiment amoureux. Là encore, le réalisateur se contente d’une confrontation linéaire entre deux époques. Quant aux acteurs ils jouent faux. Soient ils sont excessivement apathiques, soient ils forcent le ridicule dans d’affreuses scènes hommages au cinéma burlesque.

LE COLONIALISME COMME SIMPLE DÉCOR EXOTIQUE 

Mais ce qu’il y a de pire dans Tabou, c’est le colonialisme utilisé en simple toile de fond exotique. Miguel Gomes n’en exploite jamais l’horreur, préférant retranscrire à la lettre le bamboulisme des films d’aventure d’un autre temps. Ainsi, il rejoue à loisir les scènes de tam-tam et de danses tribales qui ont mis tant d’années à disparaître de l’imagerie clichée qu’avait le cinéma de l’Afrique. Pire, le réalisateur perpétue la tradition du « noir figurant mais jamais acteur des scènes » avec un rôle secondaire de gouvernante africaine antipathique. On aimerait voir ce qu’il y a derrière le regard triste de cette femme, surnommée parfois « négresse » par sa patronne sous le coup de la colère, mais Gomes ne nous laisse pas l’occasion de la découvrir.

Difficile de comprendre l’emballement et l’unanimité autour de ce film. Tabou, c’est l’art du vide, une leçon de cinéma bêtement apprise par cœur et recrachée sans aucun discernement. Il n’y a là aucune proposition artistique, aucune mise en danger, aucune expérimentation. Tabou est un film facile qui égraine les poncifs auteuristes pour conforter le cinéphile dans son élitisme de façade. Et le crocodile qui passe à chaque plan, tel un prédateur de l’image, n’est là que pour confirmer le vampirisme d’un cinéaste persuadé de plaire en régurgitant naïvement des caricatures passées.

Titre : Tabu/ Pays : Portugal/ Durée : 1h50/ Distribué par Shellac Distribution/ Sortie le 5 Décembre 2012

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