POURQUOI « LES BÊTES DU SUD SAUVAGE » EST-IL LE FILM DE L’ANNÉE ?

LES BETES DU SUD SAUVAGE BENH ZEITLIN

Tout a été dit, ou presque, sur la formidable aventure de Benh Zeitlin. En quelques mois, la presse s’est enflammée pour ce new-yorkais de 30 ans installé en Louisiane et écumant les prix au gré des festivals avec un premier film enchanteur. Ce succès inattendu, il le doit surtout à Quvenzhané Wallis, 6 ans au moment du tournage, 9 ans aujourd’hui, qui porte le film sur ses frêles petites épaules. On peut s’interroger sur la pertinence du storytelling autour de l’oeuvre et de la surexposition de la jeune actrice tant cette over-communication a fini par polluer la sortie même du film. N’avez-vous pas entendu depuis 6 mois que Les bêtes du sud sauvage est le film de l’année et son interprète une sérieuse concurrente à l’Oscar ? Comment alors prendre une quelconque distance avec un film, élu chef d’œuvre d’office par une critique et une blogosphère désespérément unanimes. Non pas que Benh Zeitlin ne mérite pas cette avalanche de louanges mais le papier cadeau médiatique en triple épaisseur a presque réussi à faire oublier le contenu de la boîte.

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Toujours est-il que le film est superbe et que Benh Zeitlin confirme son talent de conteur après Glory at sea, court-métrage sur lequel il laissait planer l’ombre de l’ouragan Katrina. Mais arrêtons tout de suite les superlatifs clichés car le propos et la réalisation maîtrisée du film suffisent pour apprécier le potentiel de l’artiste. Adaptée d’une pièce, de Lucy Alibar (co-scénariste du film), l’histoire de Hushpuppy a tout du grand mélodrame : une mère qui l’abandonne à sa naissance, un père qui l’élève à la dure alors qu’il est lui-même irresponsable et une vie au sein d’une communauté en marge réfractaire à la modernité. Tout semble nous prédestiner à une séance lacrymale et pourtant le film est porté par une énergie folle laissant de côté la tragédie sociale. Après tout, qui sommes-nous pour juger ? Hushpuppy est heureuse dans ce bayou qui nous paraît si sauvage et inhospitalier. Son regard s’émerveille de tout, transforme un ghetto en paradis, réduit le bonheur à l’essentiel. Cette cité de bois et de verdure est une terre de liberté à laquelle la population locale semble viscéralement attachée. On y prodigue les bienfaits d’une médecine naturelle, on se nourrit de ce que la mer a à offrir et on y vit au jour le jour. C’est une sorte d’îlot idéal, loin de l’urbanisme des grandes villes et de l’individualisme qui leur est associé. Mais après une dispute entre Hushpuppy et son père, voilà que la nature s’emballe. Alors, une tempête s’abat sur le monde, des pachydermes dévastateurs se libèrent de leur prison de glace et le cœur du négligeant papa est prêt à exploser. Benh Zeitlin fait de Hushpuppy l’incarnation d’une nature malmenée par les hommes, une fragilité universelle, un trésor à préserver. Il confronte perpétuellement sa silhouette fluette à la brutalité humaine et matérielle, éveillant chez le spectateur un instinct de protection disparu. On aimerait tellement préserver cette petite fille de tous les dangers, l’empêcher de se briser sous le poids de la réalité sociale. Le cinéaste lui confère une force mentale impressionnante, nous empêchant de sombrer dans un inutile pathos.

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Les bêtes du sud sauvage est, certes, une fable écologiste mais c’est surtout le parcours d’une réconciliation. Entre Hushpuppy et son père, les rôles sont inversés comme pour illustrer un dérèglement dans l’ordre des choses. Même si elle fait appel à son imaginaire pour échapper à son sort, la petite fille n’en est pas moins lucide sur les drames de sa vie. A l’inverse, son père révèle toute sa vulnérabilité dans des actes illogiques et un comportement ingérable. Tout comme cette Terre qui ne tourne plus rond, la famille de Hushpuppy est dysfonctionnelle à la manière d’un jouet cassé. A travers ce père aussi violent qu’aimant, alcoolique et désoeuvré, il y a la contradiction d’une bête sauvage à la fois inoffensive et dangereuse. C’est cette humanité là qui menace la planète et l’équilibre social. Le film de Benh Zeitlin est un petit bijou qui a la grâce de transformer une histoire glauque en une poésie visuelle. Mais la force du film réside avant tout dans sa pudeur émotionnelle. Au cœur de cette dense forêt du bayou, les sentiments bouillonnent mais jamais ne s’expriment comme par fidélité à l’orgueil de ce sud sauvage. 

Titre : Beasts of the Southern Wild/ Pays : USA/ Durée : 1h32/ Distribué par ARP Selection/ Sortie le 12 Décembre 2012

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