POURQUOI « 4 :44 » EST-IL UN SOUS-« MELANCHOLIA » ?

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Tout cinéaste qui se respecte (ou pas) nous a servi, ces dernières années, son couplet sur la fin du monde : on se souvient de l’excellent Les fils de l’homme d’Alfonso Cuarón (2006), de La route de John Hillcoat (2009) tout aussi saisissant, de l’épouvantable 2012 de Roland Emmerich (2009), d’une énormité des frères Larrieu, Les derniers jours du monde (2009) et, plus récemment, de Melancholia de Lars von Trier (2011) et de Take Shelter de Jeff Nichols (2012). Il y a même eu, cet été, une version comique avec Steve Carell : Jusqu’à ce que la fin du monde nous sépare de Lorene Scafaria. On peut également inclure dans cette compile le troublant Cosmopolis de David Cronenberg (2012), qui offrit sa propre vision du déclin de la civilisation. Pas étonnant alors de voir Abel Ferrara proposer sa version de l’apocalypse, ou du moins de son prélude, car c’est ce qui intéresse beaucoup les réalisateurs en ce moment : comment appréhender cette fin inévitable. En ce sens, 4h44, dernier jour sur Terre a beaucoup de similitudes avec Melancholia. On y retrouve la même nécessité d’introspection et bien sûr le même déséquilibre. Chez Lars von Trier, après une première partie dédiée à la lente dislocation de la cellule familiale, le second chapitre opposait deux sœurs dont les rôles prédéfinis s’étaient soudainement inversés. Charlotte Gainsbourg, l’esprit rationnel et analytique de la famille, n’était qu’un colosse aux pieds d’argile alors que Kirsten Dunst, qu’on avait connue instable et mélancolique au début du film, révélait son regard féroce sur le monde et sa lucidité face à la mort. Chez Ferrara, la dichotomie est similaire à ceci près qu’elle concerne un couple formé par Willem Dafoe et Shanyn Leigh. Lui est un personnage complexe, solide en apparence mais qui dévoile progressivement ses failles, elle au contraire est plus linéaire, naïve et légère. Leur loft est leur refuge, une sorte de chambre forte gardant leur amour intact. Pendant qu’il appelle ses amis et ses proches, elle peint des toiles colorées sous l’œil d’un gourou du petit écran. Dehors, New York se meurt sous la résignation, le cynisme ou l’incrédulité. Le couple laisse les heures filer en faisant l’amour et en jouant une dernière fois la mascarade du quotidien. Mais voilà que les derniers contacts avec l’extérieur viennent perturber leur petit paradis. Lui, qui devrait être auprès de sa fille, regrette les erreurs passées. Elle ne supporte pas qu’il mette en danger l’amour exclusif qu’il lui porte. Leur petit monde s’écroule avant même que sonnent les fatidiques 4h44.

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Tout comme Lars von Trier, Ferrara crée un basculement dans son duo, mais sa tentative échoue. Et pour cause : si Willem Dafoe affiche très tôt toutes les aspérités de son personnage, le rôle de Shanyn Leigh semble peiner à se métamorphoser. Ferrara en fait, au fil de son récit confus, une entité lunaire, caricature d’artiste névrosée. Ce n’est guerre étonnant tant le cinéaste vrille toujours un peu vers la misogynie… Ainsi, dans ce 4h44, les femmes n’auront jamais qu’un rôle accessoire. D’ailleurs, la caméra confirme cette mise au rebus : chez des amis ex-toxicomanes, Willem Dafoe est en plein doute. Pendant qu’un copain le raisonne, sa compagne déjà bien défoncée ne rêve que de s’envoyer en l’air. A côté, il y un autre couple : un ami buvant une bière et une femme que Ferrara ne prend même pas la peine de cadrer. Tout est clair. C’est Willem Dafoe  qui, seul, contemple la déchéance de l’univers. Pas les femmes. Souvent séniles, hystériques et écervelées, elles n’ont pas le recule pour comprendre le monde qui s’éteint. L’amour fusionnel du début n’est qu’un leurre, une fausse impression d’équilibre parfait. Comme d’habitude chez Ferrara, il y a ce regard crasse et minimaliste des rapports hommes-femmes (parlons de Go go tales…). L’idée de confronter 4h44 à Melancholia (dont son auteur est habituellement réputé pour la misogynie) n’est pas anodine. Lars von Trier avait su redonner sa place à la femme dans son film, lui conférant un regard visionnaire et tranchant sur son époque. Ici, le point de vue féminin de l’héroïne sur la mort est stérile. Quand on voit 4h44, on se dit que c’est le film de trop. Alors que l’on aurait pu espérer une réflexion sur ce phénomène de psychose qui a bien trop souvent gavé le cinéma, Ferrara se contente d’apporter sa pièce inutile à l’édifice de cette fin du monde en toc. 

Titre : 4:44, Last day on Earth/ Réalisateur : Abel Ferrara/ Pays : USA/ Durée : 1h22/ Distribué par Capprici Films/ Sortie le 19 Décembre 2012

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