FOXFIRE, CONFESSIONS D’UN CINEASTE JOUEUR

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Laurent Cantet est un joueur qui aime redistribuer les cartes de son cinéma à chaque film. On se souvient de Ressources humaines (2000), une chronique acerbe sur le monde du travail qui instaurait, par sa sécheresse, une distance singulière entre le réalisateur et son public. Ensuite, il y eut une histoire d’imposture, L’emploi du temps (2001) qui, au contraire du précédent film, nouait une relation intimiste avec le spectateur. Et puis de nouveau les montagnes russes… Vers le sud (2005) est tout sauf chaleureux. Cantet y dissèque le tourisme sexuel et la misère affective. D’un exotisme froid, le film s’illumine par la présence troublante de Charlotte Rampling. Enfin, avec Entre les murs, palme d’or à Cannes en 2008, Laurent Cantet fait une nouvelle proposition de cinéma en décloisonnant le cadre strict de la salle de classe dans une fiction à la spontanéité documentaire. Avec Foxfire : confessions d’un gang de filles, Laurent Cantet joue encore sur l’illusion. Il reprend les thèmes abordés dans Entre les murs, nous donnant l’impression de nous immerger dans un univers familier. Mais cette fois, en adaptant le roman de Joyce Carol Oates, c’est l’Amérique des années 50 que le cinéaste confronte à la révolte de la jeunesse et au phénomène de groupe. Laurent Cantet se penche sur l’histoire de jeunes filles qui, opprimées par les hommes, décident de fonder un gang en guise de rébellion.

Par son seul résumé, le film laisse imaginer un scénario prévisible : la montée en puissance d’un mouvement annonçant de futurs combats féministes. Mais ce n’est pas aussi simple. Avant d’être l’histoire d’un groupe, le film est le journal de bord d’individualités vouées à s’affirmer hors de toute pensée collective. C’est la raison pour laquelle Laurent Cantet prend son temps : 2h20 de pellicule ne seront pas inutiles pour laisser ses personnages se chercher, s’égarer et s’épanouir, loin de l’euphorie militante. Ainsi, la création de Foxfire résulte autant des petites humiliations et du harcèlement masculin subis que d’une quête identitaire individuelle. Qu’il s’agisse de Legs, la meneuse aux positions radicales, Maddy, l’intello discrète, Rita, la pin-up victimaire ou Goldie, la petite frappe sarcastique, toutes trouvent dans le groupe, qui ne cesse de s’agrandir, un semblant d’épanouissement personnel. Pourtant, cette mini-révolution n’est qu’un écran de fumée. Après les tags, le vandalisme et les règlements de compte, les filles de Foxfire peinent à trouver leur voie. Les mauvais choix sont nombreux, les accidents de parcours aussi… Laurent Cantet filme les moments de flottement et capte les incertitudes idéologiques du groupe. On ne sait jamais quelle direction va prendre le film d’autant que le cinéaste s’amuse à multiplier les fausses pistes. Sans plan d’action, la bande se disperse dans un militantisme brouillon, permettant au scénario de se recentrer sur l’amitié qui lie Maddy et Legs. C’est l’occasion d’opposer deux facettes d’une Amérique schizophrène : l’une sage et introvertie, l’autre insoumise et rageuse. Chez Legs, rien n’est définitif. Elle oscille constamment entre responsabilité et insouciance, détermination et hasard, féminité et masculinité. Bien sûr, elle va finir par se trouver, mais hors du champ d’une caméra qui n’a jamais voulu réellement la saisir. Ne reste alors qu’une photo floue du personnage résumant à elle seule la confusion dans laquelle se trouve la société américaine à l’époque. C’est un peu comme ce cinéaste que l’on croit connaître mais qui, chaque fois, nous emmène ailleurs pour éviter d’être trop facilement cernable. Voilà pourquoi c’est, à n’en pas douter, un bluffeur de génie. 

Titre VO : Foxfire/ Réalisateur : Laurent Cantet/ Pays : France-Canada/ Durée : 2h23/ Distribué par Haut et Court/ Sortie le 02 Janvier 2013

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