ZERO DARK THIRTY : le cinéma jetable selon Kathryn Bigelow

ZERO DARK THIRTY

A défaut d’être une grande réalisatrice, Kathryn Bigelow est une réalisatrice efficace. Certes, ses films d’actions ne laissent jamais un souvenir impérissable mais ont au moins le mérite d’être bien ficelés et d’aller à l’essentiel. Son film le plus explosif ? Démineurs, une plongée coup de poing au sein d’une unité de l’US Army chargée de pacifier l’Irak. Pour cette petite bombe, Kathryn Bigelow a reçu son pesant d’Oscars (meilleure réalisatrice, meilleur film, scénario, acteur…). Pourtant, avec le recul, on se dit que l’emballement était plutôt exagéré. Avec Zero Dark Thirty, la cinéaste joue une nouvelle fois la carte de l’efficacité mais révèle inévitablement ses limites. Le film revient sur la traque de Ben Laden, détaillant de manière très documentée comment furent menées l’enquête et l’opération de capture qui en découla. C’est Jessica Chastain qui a la lourde tâche de porter le film à bout de bras en incarnant Maya, un agent de la CIA envoyé au Moyen-Orient pour l’une de ses premières missions sur le terrain. Douée mais inexpérimentée, elle devra faire ses preuves et tenir tête à une poignée d’hommes aguerris peu disposés à lui faire confiance.

Zero Dark Thirty est un film à la fois très factuel, quand il raconte les différentes étapes d’une investigation menée sur plusieurs années, et assez sensible quand il suit l’apprentissage d’une débutante vouée à s’affirmer. Même si le récit est très didactique et que l’on en connaît déjà l’issue, Kathryn Bigelow réussit à entretenir le suspense autour de son histoire en misant sur l’instinct et les incertitudes de son personnage. De ce point de vue, le film fait son boulot en dosant habilement l’action et l’émotion. Le problème réside plutôt dans le casting… Avec son mélange de froideur et de douceur, Jessica Chastain est une actrice toute en nuance et en retenue. Malheureusement, elle est souvent sous-employée au cinéma. Hormis dans Take Shelter où elle est parfaite, l’actrice est, la plupart du temps, cantonnée à des rôles caricaturaux de femmes apaisantes auprès de ses partenaires masculins (Tree of life, Killing fields), quand elle n’est pas tout simplement en arrière-plan (Des hommes sans loi, L’affaire Rachel Singer). Pour une fois, une réalisatrice lui offre un rôle imposant. Malgré cela, Jessica Chastain est encore mal exploitée. Ainsi, Kathryn Bigelow ne trouve pas mieux que de mettre son actrice en retrait pendant une bonne première partie du film, le temps de son apprentissage. Ensuite, elle lui confère une assurance et une autorité peu convaincantes car amenées trop brutalement par des ellipses maladroites. Il faudra attendre la dernière ligne droite du film pour que ce rôle prenne enfin de l’ampleur. Seulement, entre les débuts timides de Maya et sa victoire personnelle tardive, il n’y a jamais eu d’autres personnages référents et charismatiques permettant de rester captivés de bout en bout. Qui pour tenir la dragée haute à Jessica Chastain ? Personne, si ce n’est un casting masculin de second choix piochés dans des séries à succès et des films oubliables. Ainsi, Jason Clarke, second rôle peu marquant des grosses productions hollywoodiennes (Public Ennemies, Wall Street 2, Des hommes sans loi), se voit affublé d’un rôle de mentor et de spécialiste de la torture alors qu’il ne convint jamais. De même, on retrouve Kyle Chandler (le héros malchanceux de la série Demain à la une et  le père dépassé de Super 8) en chef d’unité autoritaire mais peu crédible. Parmi les autres seconds couteaux du petit et grand écran, il y a également Chris Pratt (la série Parks and Recreation, les films Sex List, Jennifer’s body) Harold Perrineau (Michael dans la série Lost), James Gandolfini (Les Soprano), Mark Strong (Green Lantern, John Carter, Sherlock Holmes), Egar Ramirez (Carlos), Joe Edgerton (Warrior, The thing) et même Callan Mulvey (Drazic d’Hartley cœurs à vif). Bien sûr, aucun de ces acteurs n’est mauvais, mais il manque une personnalité forte pour se confronter à Jessica Chastain.

Quand on voit Zero Dark Thirty, on ne peut s’empêcher de faire une comparaison avec deux grandes séries sur le terrorisme, 24h Chrono et Homeland, où l’on retrouve le même rythme haletant et la même radicalité vis-à-vis de la torture. La scène où Maya, au bord des larmes, défend sa théorie seule contre tous, n’est pas sans rappeler l’hystérique Carrie d’Homeland. Seulement, face à la puissance scénaristiques et la complexité des personnages de ces séries, le film de Bigelow semble bien fade du fait de son absence d’incarnation et de sa trop grande distance. Quant à la controverse américaine concernant la scène de torture qui débute le film (avec l’excellent Reda Kateb), elle semble bien dérisoire tant il est évident que Kathryn Bigelow ne prend pas partie dans ce débat. Elle se contente d’exposer les points de vue de ceux qui l’ont pratiquée, ceux qui la refusent et ceux qui, par souci du politiquement correct, ne veulent plus y recourir. Zero Dark Thirty n’est, en aucun cas, un film polémique. C’est au contraire, un pur produit mainstream, un simple consommable visuel. Kathryn Bigelow fait du cinéma instantané qui se consomme le temps de la pellicule et dont on oublie immédiatement les images.

Titre : Zero Dark Thirty/ Réalisateur : Kathryn Bigelow/ Pays : USA/ Durée : 2h29/ Distribué par Universal Pictures/ Sortie le 23 Janvier 2013

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