THÉÂTRE : INSTANTS CRITIQUES de François Morel au Théâtre de la Pépinière, Paris (2013)

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Duo incontournable du Masque et la plume sur France Inter, Georges Charensol et Jean-Louis Bory ont marqué les grandes heures de la critiques cinématographiques par leurs débats passionnés et leur mauvaise fois légendaire. Co-fondateur du prix Renaudot et du prix Louis Delluc, Georges Charensol officia comme critique littéraire, critique d’art et de cinéma dans la presse avant d’intégrer en 1958 l’émission radiophonique créée par Michel Polac trois ans plus tôt. En 1964, il fut rejoint par l’écrivain Jean-Louis Bory qui est à l’époque journaliste à L’Express et critique cinéma pour le magazine Arts. Son arrivée au sein de l’équipe du Masque fut l’occasion de passes d’armes mémorables entre lui et Charensol du fait de leurs positions souvent très radicales sur les films. Ainsi, pendant que Jean-Louis Bory, fervent soutien de Jean-Luc Godard, y défendait un cinéma d’auteur exigeant, voire marginal, Georges Charensol prenait le parti d’un cinéma plus populaire. Deux positions tranchées qu’ils s’amusaient à mettre en scène pour le plus grand plaisir des auditeurs. Ce sont ces joutes verbales mythiques qui ont inspiré François Morel pour cette pièce hommage à deux grands critiques aujourd’hui disparus. Pour incarner Charensol et Bory, l’ex-Deschiens a fait appel à deux de ses acolytes, Olivier Saladin et Olivier broche qui est, lui aussi, un cinéphile passionné.

Sur une scène transformée en salle de cinéma, les deux hommes débattent sans relâche sur les films qui ont jalonné les années 60 et 70, parmi lesquels Bande à part de Godard, Théorème de Pasolini, Le Parrain de Coppola, L’empire des sens d’Oshima ou encore L’amour l’après-midi de Rohmer. On aime quand ils revisitent l’oeuvre de Marco Ferreri, questionnent le cinéma érotique, se déchirent sur les comédies de Gérard Oury. Dans leurs divergences, se reflètent deux visions de la cinéphilie et surtout deux aspects de la société française : Bory, militant dans l’âme, était l’homme de toutes les luttes (combat pour les droits homosexuels, droits des femmes..) tandis que Charensol incarnait plutôt une France traditionnelle peu réceptive aux grands changements qui s’opéraient dans les années 70. Ce sont donc deux mondes diamétralement opposés qui s’entrechoquent et pourtant on décèle chez eux une complicité sans faille, une amitié qui se nourrit de ces confrontations idéologiques. Le texte de François Morel est riche de sa finesse et de son humour, il exacerbe les passions pour mieux faire émerger un amour inconditionnel pour le septième art. Olivier Saladin et Olivier Broche sont excessifs à souhait, jamais à court d’un bon mot pour provoquer l’hilarité dans la salle. De temps en temps, Lucrèce Sassella, pianiste toute de rouge vêtue, nous offre de merveilleux interludes musicaux et un peu de sérénité dans ces discussions explosives. Puis, vient le moment où un réalisateur met tout le monde d’accord : Ingmar Bergman, cinéaste élégant, subtil, universel. Ici, ses Cris et chuchotements ferment avec poésie un moment de l’histoire cinéphile et délivre un ultime instant d’émotion.  

Au théâtre de la Pépinière, du 8 janvier au 2 mars, puis du 2 avril au 13 avril 2013

Carte blanche à François Morel jusqu’au 29 juin 2013

http://www.theatrelapepiniere.com/

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