LA CITÉ ROSE : est-ce qu’un jour le cinéma sortira la cité de ses clichés… ?

CITE ROSE

A l’origine, La cité rose devait être une série, bien moins sombre que La cité des hommes mais reposant tout autant sur des questions sociales et identitaires. Le projet aurait pu être, à l’image de son modèle brésilien, le formidable portrait d’une jeunesse prise au piège de son désoeuvrement mais riche de ses espoirs. Malheureusement, entre l’ambition initiale du format épisodique et le long-métrage qui débarque dans nos salles, le scénario a dû sans doute se perdre dans les méandres bureaucratiques des diffuseurs et subir les outrages réservés aux programmes peu fédérateurs… Pas assez sexy pour la télévision, La cité rose a tout du film raboté pour plaire, quitte à forcer la caricature pour conforter le public dans ses visions clichées de la cité. Dans le rôle du gamin innocent, voilà « Mitraillette » qui, du haut de ses 12 ans a pour seul rêve de séduire une jolie blonde prénommée Océane. Dans le costume de l’ado sur la mauvaise pente, il y a Isma, le cousin de 16 ans qui joue les guetteurs pour un dealer avec l’espoir de gravir les échelons du business. Enfin (et c’était prévisible), nous avons le « grand frère » : Djibril, 22 ans, qui fait des études de droit à la Sorbonne pour devenir avocat et lutte quotidiennement contre ses propres préjugés raciaux. Tout ce petit monde va bien entendu se retrouver au cœur d’un même drame censé donner à réfléchir…

Oscillant allègrement entre la comédie pour enfants façon Moi César, 10 ans ½, 1m39 et le film de banlieue à gros sabots, ce premier long-métrage de Julien Abraham agace d’emblée tant il tombe avec facilité dans les pièges de la ghettoïsation. Langage exagérément incompréhensible, situations caricaturales, pauvreté des plans (vue depuis les toits de la cité, un incontournable du genre), le film cumule grossièrement les poncifs urbains. Pourtant, on ne peut nier que Mitraillette et ses copains ont des choses à dire. En effet, le film ne se prive jamais d’évoquer les frustrations sociales, les complexes d’infériorité et l’absence de repères familiaux. Mais souvent, il échappe à toute vraisemblance par son obsession de l’efficacité scénaristique. Ainsi, chaque scène est réduite à l’état d’anecdote favorisant l’effet catalogue : Mitraillette à la bibliothèque, Djibril au commissariat, Isma chez les dealers, Djibril en entretien, Mitraillette à Rolland Garros… C’est comme si nous regardions les personnages par l’oeilleton réducteur du journal télévisé. Pourtant, en ouvrant et en refermant son film sur un JT, Julien Abraham semblait vouloir répondre au sensationnalisme journalistique. Mais le jeune cinéaste s’est fourvoyé en faisant un film de cité qui ne sort jamais de sa bulle. On remarquera que lorsque ses personnages tentent d’échapper à ce cadre, le monde extérieur est encore plus caricatural, à l’exemple du milieu bourgeois et parisien que fréquente Djibril dans le cadre de ses études. Mais ce qui est le plus problématique, c’est la négation absolue de l’existence des femmes dans ce contexte urbain. Les seuls personnages féminins du film sont une mère combative mais toujours en arrière-plan et une hystérique exacerbant les complexes sociaux du garçon de cité (la petite-amie de Djibril qui a un appartement gigantesque et un papa qui peut le pistonner). Lors de la présentation du film dans les locaux d’UGC, le producteur ne s’en est pas caché : La cité rose cible plutôt un public masculin de 10 à 35 ans. Les trois scénaristes ont, quant à eux, justifié l’absence de femmes dans leur récit par leur incapacité en tant qu’hommes à écrire sur la gente féminine…(sic). Beaucoup de contradictions dans le discours d’un film qui veut ratisser large tout en exaltant la culture ghetto. Julien Abraham a fait un film de cité qui ne sort pas de sa cité, un tableau urbain maladroit dont on attend chaque fois qu’il nous emmène ailleurs. Dommage qu’un premier film s’interdise autant d’être créatif. Un premier film devrait être libre, foisonnant d’idées (même confuses), et riche de propositions visuelles. Mais qu’importe : La cité rose plaira, à coup sûr, ceux qu’ils visent. On retiendra, malgré tout, la fraîcheur de son jeune casting, Mitraillette en tête (Aziz Diabate Abdoulaye), qui brille à l’écran par sa spontanéité et sa tendresse.

Titre : La cité rose/ Réalisateur : Julien Abraham/ Pays : France/ Durée : 1h37/ Distribué par UGC Distribution/ Sortie le 27 Mars 2013

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