MUD, l’échappée boueuse de Jeff Nichols (2013)

MUD

Filmer la moiteur du bayou est presque devenu une habitude dans le cinéma américain, surtout indépendant. On ne compte même plus les cinéastes qui s’y sont aventurés, soit pour y concentrer tous les vices de l’être humain, soit pour en faire le refuge de personnages tourmentés. Quand le bayou a ce rôle catalyseur, il offre des films superbes comme récemment Les bêtes du sud sauvage de Benh Zeitlin. En revanche, quand il sert juste de prétexte à une mise en scène racoleuse, le cinéma accouche de films pathétiques à l’image de Paperboy de Lee Daniels. De ce sud profond humide, vénéneux, mais surexploité, il n’y a plus grand-chose à attendre si ce n’est un regard original porté sur cet espace aussi sauvage que familier, un scénario où le lieu aurait un rôle à part entière. C’est justement ce que réussit à faire Jeff Nichols avec Mud, une aventure qui nous entraîne sur les rives du Mississipi aux côtés de deux adolescents, Ellis (Tye Sheridan) et Neckbone (Jacob Lofland), sortes de Tom Sawyer et Huckleberry Finn modernes. Ici le fleuve est une passerelle entre l’enfance et le monde des adultes, entre l’utopie et l’acceptation de la réalité. Il provoque des rencontres, favorise des ruptures, crée un lien invisible entre passé, présent et futur. Sur ce Mississipi chargé de mystère, Ellis et Neckbone voguent, tels des pirates, à la conquête d’une île et d’un bateau perché en haut d’un arbre. Mais quelqu’un a déjà pris possession des lieux… Mud (Matthew McConaughey), personnage inquiétant, charmeur, affable, n’a pas de mal à convaincre les deux adolescents de lui rendre quelques services. Les voilà embarqués dans une aventure dangereuse et excitante, tandis que le cow-boy beau parleur balade le spectateur d’une rive à l’autre.

Matthew McConaughey et Tye Sheridan

© James Bridges / Neckbone Production

Jeff Nichols nous prend dans ses filets comme il avait su piéger Michael Shannon dans la paranoïa de Take Shelter. Pourtant, Mud ne ressemble en rien à ses précédents films comme si le jeune cinéaste tentait de prendre une nouvelle trajectoire. Son premier long-métrage, Shotgun stories était austère mais enragé, installant subrepticement la haine au cœur de deux fratries rivales. Le second, Take Shelter, qui voyait un homme s’enfoncer dans sa psychose, évoluait selon une structure narrative complexe. Mais déjà, on décelait dans son dénouement final, les traces d’un conformisme hollywoodien. Dans Mud, Nichols s’éloigne de ses intrigues tortueuses pour revenir à la naïveté de l’enfance. L’amour, l’apprentissage et la famille sont les thèmes centraux d’une histoire qui ne s’embarrasse pas d’oripeaux psychologiques. Ainsi, le film se concentre principalement sur la relation entre Ellis et Mud, laissant à loisir des personnages secondaires se débattre dans une caractérisation simplifiée.  Ellis voit en Mud un modèle à la fois repoussant et magnétique, un parent de substitution alors même que son père semble avoir démissionné de son rôle de chef de famille. De ce rapport de fascination et de répulsion, Nichols fait une œuvre lumineuse nourrie par le regard du jeune Ellis dont il capte la moindre émotion face au monde des adultes. Entre le couple parental qui se délite et ses premières déceptions amoureuses, Ellis traverse l’adolescence dans une désillusion constante mais nécessaire. Mud, lui, fait un parcours inverse, se raccrochant perpétuellement à un amour illusoire et s’enfermant dans son irréalité. L’apprentissage est donc double : Ellis deviendra, au contact de Mud, un petit homme prêt à affronter le monde alors que Mud ne pourra avancer qu’en sortant de son ostracisme et ses fantasmes. On aurait aimé que les autres personnages soient aussi bien construits. Ainsi, que dire de Juniper (Reese Witherspoon), petite amie de Mud, dont Jeff Nichols fait un portrait en creux ? Que penser de Tom (Sam Shepard), le père adoptif de Mud, dont la silhouette lointaine laisse planer mollement l’image d’une vie tragique ? Quand à Michael Shannon, qui était le pilier de ses précédents films, il ne fait ici que passer. Heureusement, le travail de mise en scène rattrape les failles. Le cinéaste joue intelligemment avec le cadre naturel du Mississipi pour traduire le passage difficile à l’âge adulte. On sait qu’il a beaucoup emprunté à Terrence Malick. Mais tandis que ce dernier s’est peu à peu enfermé dans un art pompier et narcissique (Tree of life, A la merveille), Jeff Nichols a judicieusement su s’affranchir de son modèle pour nous offrir un film plein de fraîcheur. Espérons juste que le caractère un peu trop sage de ses personnages ne présage pas d’un cinéma voué à devenir de plus en plus lisse…

A voir, petit débat sur Mud avec Wildgunslinger ici :

 http://wildgunslinger.com/2013/05/01/critique-mud-guest-sabfaitsoncine/

Titre : Mud/ Réalisateur : Jeff Nichols/ Pays : USA/ Durée : 2h10/ Distribué par Ad Vitam/ Sortie le 1er Mai 2013

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