TAKING OFF de Milos Forman (1971)

TAKING OFF

Elles sont brunes, blondes, rousses, blanches, noires, hippies, classiques, timides, exubérantes. Ce sont des petites filles amusées, des adolescentes un peu gauches, des femmes affirmées, chantant chacune leur tour derrière le micro inquisiteur d’un casting. Le ton n’est pas toujours juste, le regard est hagard, frondeur ou fuyant. Parmi elles, il y a Jeannie Tyne, 15 ans 1/2, dont la voix se crispe à la première note de musique. Incapable de sortir le moindre son, elle remet à plus tard la mise à nue publique. Et pendant ce temps à la maison, ses parentsn engoncés dans leurs costumes étroits d’américains moyens, constatent fébrilement sa disparition. Et réalisent, par la même occasion, que Jeannie a grandi.

Dans cette séquence alternant prises de parole féminine et scènes familiales figées, Milos Forman, qui signait là son premier film américain, a su rendre compte avec authenticité du conflit générationnel qui a embrasé les années 70. Après trois long-métrages tchèques et avant Vol au-dessus d’un nid de coucou et Hair, le cinéaste a réussi mieux que quiconque à saisir le bouillonnement d’une jeunesse en quête de liberté et d’expériences nouvelles. Le souvenir du Printemps de Prague n’est pas si loin et le style de Milos Forman est fortement influencé par la nouvelle vague tchèque qui l’a fait naître. Spontanées et pleines de fraîcheur, les chanteuses qui rythment la narration du film s’opposent de façon quasi révolutionnaire au conformisme social véhiculé par les figures parentales. Dans leurs envolées lyriques, elles parlent d’amour, de sexe, de drogue, d’un monde utopique (la ballade interprétée par Kathy Bates) et de liberté (la danse enfiévrée de Tina Turner). Pourtant, chez les Tyle, c’est une toute autre musique qui se joue : maris frustrés et épouses coincées paradent tels des pantins dans une vie de couple insipide. Jeannie, elle, va et vient dans un New York en pleine mutation, peuplé de hippies et de parents déphasés. Dans ses silences, on décèle de la douleur et de l’incompréhension. Il faut dire que l’époque est troublée : entre les groupes anti-guerre du Viêt-Nam, l’avènement des Black Panthers, l’affirmation d’une liberté sexuelle et le mouvement de libération des femmes, l’Amérique de Nixon amorce un tournant social et politique qui se reflète dans les questionnements de la jeunesse. Jeannie incarne toute en douceur cette nouvelle génération observatrice de son temps. Sous le regard détaché mais critique de la jeune fille, Milos Forman moque la bourgeoisie et ses points de vue étriqués et obsolètes. Parmi l’une des scènes les plus marquantes du film, on retiendra la réunion des parents d’enfants disparus qui se solde par un test collectif de marijuana, prétexte hypocrite pour réussir enfin à se désinhiber. Mais Taking off est aussi une lutte des corps : celui de Larry Tyle, le père de Jeannie, qui imite mécaniquement le geste d’une cigarette qu’il ne veut plus fumer, un corps qui le pousse dans les rues alors qu’il n’a pas très envie de courir après sa fille rebelle. Larry semble prisonnier de ses gestes, comme touché par une apathie physique et morale, coincé dans ses idéaux d’un autre âge. Quant a Jeannie, qui va là où le vent la porte, elle a repris possession de son corps et de son esprit à la minute même où elle a quitté le cercle fermé de la famille. Toutes ces gamines qui s’échappent et courent à travers la ville en faisant danser leur chevelure, insufflent un vent de liberté dans l’Amérique suffocante.

Titre : Taking Off/ Réalisateur :  Milos Forman/ Pays : USA/ Durée : 1h33/Distribué par Carlotta Films/ Sortie le 14 mai 1971

Publicités