ALABAMA MONROE, ballade country en pays flamand

ALABAMA MONROE

Avec son banjo, son épaisse barbe et ses chemises de cow-boy, Didier semble tout droit sorti d’un western américain. Mais c’est en pays flamand que nous entraînent les chants mélodieux de son groupe de bluegrass, une branche de la country née dans les années 40 sous la mandoline de Bill Monroe. Didier a construit sa vie autour de cette musique et de l’Amérique profonde qu’elle incarne, en s’installant dans une ferme à l’écart du monde. Dans cet univers un peu sauvage, une tatoueuse au caractère bien trempé fait son apparition. Avec Elise, c’est le coup de foudre immédiat. Elle intègre bientôt le groupe, mêlant sa voix doucereuse au swing du gentleman farmer. De cet amour fusionnel naît la petite Maybelle. Mais quelques années plus tard, leur rêve américain s’est transformé en cauchemar…

Pour son quatrième long-métrage, le réalisateur flamand Felix Van Groeningen, remarqué à Cannes en 2009 grâce à La Merditude des choses, a adapté une pièce de théâtre de Mieke Dobbels et de Johan Heldenbergh (qui interprète ici le rôle de Didier). Le cinéaste a construit son film selon une alternance entre passé et présent, mettant ainsi le couple à l’épreuve du temps et des drames du quotidien. Autant le dire, il n’y a rien de bien orignal dans ce schéma narratif trop souvent utilisé au cinéma (encore récemment avec Blue Valentine de Derek Cianfrance qui s’en servait pour raconter l’implosion d’un couple) mais le film se démarque par son utilisation ingénieuse de la musique. En brassant les joies et les peines des personnages dans un même élan poétique, le son de la bluegrass aide le film à ne pas sombrer dans un mélo lacrymal. A la fois légère et grave, la caméra maintient cette distance émotionnelle : elle ondule sur les corps, joue à cache-cache avec les regards, évite de trop s’appesantir sur les drames qui frappent peu à peu le joli portrait de famille. Puis, soudain la narration bascule, un évènement central vient rompre le cercle. La fluidité du récit laisse place à un étrange malaise. C’est le temps des reproches, de la culpabilité mutuelle, des crises à répétition. Confronté à un drame terrible, le couple peine à remonter la pente. On se souvient alors de ces tours du World Trade Center qui s’effondraient sur leur écran de télévision comme l’image prémonitoire d’un rêve américain au goût amer. Bizarrement, c’est au moment où il nous fait entrer dans le vif du sujet que le cinéaste semble moins à l’aise. Les acteurs perdent leur spontanéité, comme gênés par ces émotions artificielles qui redonnent à l’histoire sa théâtralité. Leurs personnages gèrent de manière très différente la tragédie, elle dans un mysticisme pataud, lui dans une abstraction impossible (l’homme finira par exprimer ce trop plein d’émotions contenues par un pétage de plombs mémorable). Mais dans le jeu des deux acteurs s’opère une étrange déconstruction. Elise (Veerle Baetens) sur-joue un peu, Didier (Johan Heldenbergh), au contraire, n’en fait pas assez, puis la situation s’inverse. Leur décalage est tel que le film devient peu à peu bancal. D’ailleurs, après le drame, The broken circle breakdown (titre original et plus significatif que sa traduction) répète inlassablement la même scène de culpabilisation. Ce couple qui se rejette perpétuellement la même faute sans jamais réussir à exorciser son mal est à l’image de ce cinéaste bloqué devant un sujet trop lourd. Bien heureusement l’énergie de la bluegrass emporte tout sur son passage, faisant de ce film une jolie ballade tourmentée.

A écouter aussi, mon débat sur le film avec Wildgunslinger :

Titre : Alabama Monroe/ Réalisateur :  Felix Van Groeningen/ Pays : Belgique/ Durée : 1h52/Distribué par Bodega Films & Help! Distribution/ Sortie le 28 août 2013

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