ET SI ON LAISSAIT SA CHANCE À LEE DANIELS ?

MAJORDOME

Habitué à une certaine lourdeur de mise en scène, Lee Daniels ne laissait présager rien de bon quant à l’histoire de Cecil Gaines, un majordome noir ayant servi la Maison Blanche d’Eisenhower à Reagan. Difficile d’oublier Precious, chronique à la fois glauque et féérique sur une adolescente obèse victime d’inceste, dont la caméra tire-larmes était miraculeusement sauvée par l’interprétation de la jeune Gabourey Sidibe. Il n’en fut pas de même pour Paperboy, thriller vulgaire, bête et fatigant, qui confirmait le goût du réalisateur pour un cinéma fait à la truelle. La caution « histoire vraie » utilisée à toutes les sauces jusqu’à l’écœurement sert ici l’opportunisme d’une fresque raciale calibrée pour les Oscars. Lee Daniels ouvre son film dans les champs de coton où les parents de Cecil étaient esclaves et où se jouera la première tragédie de sa vie. L’image est clinquante, la caméra insiste ostensiblement sur l’horreur, et les larmes de crocodile font de ce moment pourtant clé une scène artificielle. Le film semble mal engagé, pris au piège de ses émotions et de ses intentions maladroitement amenées. Mais contre toute attente, Lee Daniels multiplie les ellipses, accélérant le pas du récit pour accompagner les débuts de Cecil à la Maison Blanche et, dans la foulée, le mouvement pour les droits civiques dans lequel s’est engagé son fils aîné. Soudainement, quand le cinéaste laisse reposer le film sur les épaules de Forest Whitaker, le récit s’éclaire. Moins ampoulé, plus distant, le chapitre présidentiel de la vie de Cecil, qui démarre avec le mandat d’Eisenhower (Robin Williams), laisse le champ à deux formes de lutte : celle d’un domestique tiraillé entre la soumission qu’exige son intégration sociale et un monde blanc qu’il exècre, mais aussi le combat frontal mené par une jeune génération vouée à se radicaliser pour arriver à ses fins. La meilleure scène du film est sans doute cette alternance entre le personnel noir préparant quasi-militairement un banquet à la Maison Blanche et le sitting organisé par de jeunes militants de Martin Luther King dans un restaurant pratiquant la ségrégation. Dans ce jeu d’images parfaitement chorégraphiées, se reflètent deux visages d’un même soldat. Le majordome, dont la domesticité laisse faussement croire à une mentalité de lâche, se révèle aussi militant que son fils : chaque jour, il mène une guerre silencieuse contre les préjugés du monde politique et de la société américaine. Lee Daniels filme son personnage avec une étrange légèreté, laissant couler sur lui les drames de l’histoire (la mort de Kennedy, puis de Martin Luther King, les luttes sanglantes des Black Panthers) et les tragédies de son propre foyer (une épouse qui noie son ennui dans l’alcool, un fils risquant sa vie à chaque manifestation, un autre au Viêt-Nam). Quel que soit la forme prise par la lutte raciale, passive pour le père, active pour le fils aîné, elle implique à la fois une abstraction et un sacrifice que Lee Daniels met en scène plutôt élégamment à travers un bonheur familial impossible. Bien sûr, le cinéaste n’échappe pas à ses travers. Son film est ripoliné d’un filtre brumeux pour accentuer le côté historique du récit et sa caméra s’attarde avec une insistance voyeuriste sur la vieillesse et la mort. Le défilé d’acteurs (Oprah Winfrey, Jane Fonda, Lenny Kravitz, Alan Rickman, Cuba Gooding Jr et tant d’autres) joue aussi l’écran de fumée à Oscars. On remarquera d’ailleurs que les figures présidentielles sont souvent mal incarnées, le pire étant James Marsden en John F. Kennedy. Reste deux acteurs qui donnent au film son intensité : Forest Whitaker en père désenchanté et David Oleyowo, en fils révolté.

Titre : The Butler/ Réalisateur : Lee Daniels/ Pays : USA/ Durée : 2h10/ Distribué par Metropolitan FilmExport/ Sortie le 11 Septembre 2013

Publicités