MA VIE AVEC LIBERACE & LA VIE D’ADÈLE, deux histoires de dévoration

LIBERACE ADELE

C’est un amour dévorant, quasiment gargantuesque, un mélange de passion et de confrontation qui s’exprime dans une profusion d’images incandescentes. Ma vie avec Liberace, sorti il y a quelques semaines, et La vie d’Adèle, actuellement en salles, semblent portés par la même émotion violente et irrationnelle. Une passion qui ravage les cœurs et les corps, transcendant à la fois l’identité sexuelle et l’appartenance sociale. Pourtant, chez Steven Soderbergh et Abdellatif Kechiche il n’y a jamais eu de concordance cinématographique. L’un est un architecte de l’image à la production quasi-industrielle, l’autre est un artisan dont la radicalité s’affirme dans un cinéma social et intimiste. Loin d’être des œuvres similaires, les deux films affichent malgré tout une même ambition : explorer à travers l’éveil, l’accomplissement et l’anéantissement du sentiment amoureux, la complexité de ses personnages.

 

Opulence, voracité et confrontation des corps

Que ce soit dans Ma vie avec Liberace ou La vie d’Adèle, le sentiment amoureux se manifeste par une abondance visuelle et une surenchère émotionnelle. Chez Steven Soderbergh, d’abord, la mise en scène l’amour est conditionné par l’opulence de celui dont le cinéaste fait le portrait : Walter Liberace (Michael Douglas), un prodige du piano qui marqua l’Amérique des années 70 par son extravagance. Aux yeux du monde, l’homme était le gendre idéal, mais à l’abri des regards, il était surtout un séducteur aux multiples conquêtes masculines. Le film revient sur la relation tempétueuse qu’il a entretenue avec Scott Thorson (incarné par Matt Damon), un soigneur animalier qui raconta plus tard son histoire dans un livre, Behind the Candelabra: My Life With Liberace. Les deux hommes se rencontrent un soir après un show de Liberace à Las Vegas. Entre eux, la passion est immédiate, intense et très vite aliénante. Soderbergh choisit de caractériser Liberace, non pas par son talent de scène, mais par le spectacle permanent de son train de vie somptueux. Lustres, fourrures, dorures et autres paillettes renvoient le reflet clinquant d’un monde d’illusion et de superficialité. La succession d’images toujours plus lumineuses et saturées contribuent à créer une impression d’abondance quasi-étouffante. Scott semble, dès le début, encerclé dans un décor de strass agressif, comme une proie prêtre à être dévorée par un ogre à la richesse ostentatoire. Dans la relation qui se construit entre Scott et Liberace, il y a un rapport de domination consenti, un abandon de l’un au profit de l’autre et une confrontation à la fois physique et sociale. Soderbergh oppose le corps flétri de Liberace à celui de Scott, éclatant de jeunesse, faisant de l’un le vampire de l’autre. Ici, l’amour inconditionnel et déraisonné (Scott accepte, sous la pression de Lee, de faire de la chirurgie esthétique pour devenir la copie conforme de son amant) est, de par la monstruosité cannibale qu’il révèle, voué à la destruction. A l’inverse, dans le film d’Abdellatif Kechiche, adapté de la bande dessinée de Julie Maroh (Le bleu est une couleur chaude), la voracité traduit un épanouissement. Adèle (Adèle Exarchopoulos) incarne une étrange créature qui se cherche, s’égare dans les bras d’un garçon, s’épanouit dans ceux d’une fille, et dévore la vie avec curiosité. Kechiche filme cette gourmandise dans des gros plans monstrueux où la bouche de l’héroïne semble happer le monde. Elle se goinfre, parle beaucoup, se révolte et boit les paroles de ceux qui la feront évoluer. Si l’avidité du personnage est au centre du cadre, c’est pour mieux raconter sa transition, de l’adolescence à l’âge adulte, de la lycéenne qui apprend à l’institutrice qui transmet. La rencontre avec Emma (Léa Seydoux), artiste aux cheveux bleus et à l’homosexualité flamboyante, va être le point de départ de cette métamorphose. Dans l’apprentissage sexuel, il sera, là encore, question de dévoration. Les corps s’entrechoquent, s’entremêlent, se délectent l’un de l’autre jusqu’à la fusion. Kechiche filme la passion à l’état brut, une animalité qui ne peut s’exprimer que dans l’intensité de la sexualité, une sauvagerie partagée par différentes classes sociales.

 

Une passion régie par la domination sociale

L’autre dominante commune aux deux films est l’opposition sociale qui caractérise le couple. Que ce soit chez Soderbergh ou chez Kechiche, la relation se construit autour des différences de classes et implique, de fait, un rapport de domination. Chez Soderbergh, cela prend une dimension morale. Scott perd peu à peu sa personnalité pour se fondre dans le moule luxueux de Liberace. Il se laisse entretenir, modeler à son image et accepte une dépendance financière qui relève quasiment du contrat sexuel. C’est ainsi que, progressivement, Scott fait partie du décor. Il devient une chose divertissante en arrière-plan, une sorte d’épouse jalouse mais effacée, comme l’était le précédent compagnon de Liberace que nous voyons au début du film. Il est intéressant de voir comment les histoires amoureuses de Liberace se construisent toujours selon la même mécanique : des jeunes éphèbes sans le sou ou des starlettes en devenir, projetés dans le spectacle de sa vie, avant d’être consommés puis remplacés par le suivant. Derrière le jeu de masques monumental, les manteaux d’hermine et le clinquant des lumières Soderberghienne, s’opère un tragique de répétition qui ne trouvera sa fin que dans la mort. Kechiche, lui, fait de la domination sociale d’Emma sur Adèle, une pression constructive. Le cinéaste marque différentes étapes de la vie de son héroïne par des scènes de fêtes. Il y a celle de ses 18 ans qui marque une rupture avec les tracas de l’adolescence, la soirée chez Emma qui officialise leur relation ou encore le vernissage de l’exposition qui témoignera de sa fin.  Au milieu du film, nous entrons de plein pied dans la vie de couple des deux femmes. Adèle s’est stabilisée professionnellement en devenant institutrice tandis qu’Emma vit bourgeoisement de ses peintures. C’est lors d’une petite réception où Emma reçoit ses amis du monde de l’art, que l’écart social et culturel va le mieux se révéler. Adèle a préparé le dîner (de rustiques spaghettis bolognaises), telle le cliché d’une bonne épouse. Elle va et vient, très affairée, sans jamais vraiment se mêler au groupe. Devant le déballage de références artistiques, le snobisme des conversations, l’autocongratulation et la soudaine condescendance d’Emma, Adèle devient une sorte de petite chose fragile et égarée. La situation recèle une certaine cruauté. Elle, mise à nue par les toiles d’Emma, ne devient plus qu’une décoration sur un mur que le monde de l’art observe comme un phénomène de foire. Pour Adèle se sera bientôt le début de la fin. Complexes et frustrations sociales auront rongé le couple de façon irrémédiable. Mais loin d’être obscure, cette issue va encore permettre à Adèle de questionner ses choix et la suite de son parcours.    

 

Une histoire qui transcende le genre

Il serait absurde de réduire les deux films à des histoires homosexuelles. D’ailleurs, Scott et Adèle, les héros de Soderberg et Kéchiche, ne s’affirment jamais comme tels, vivotant d’un genre à l’autre. La question de l’identité sexuelle dans les deux films se fond dans une universalité du sentiment amoureux. Cependant, le rejet de l’homosexualité est abordé dans les deux œuvres. Liberace est un personnage qui, malgré l’univers très gay qu’il met en scène dans son spectacle, s’affirmera jusqu’au bout hétérosexuel, allant jusqu’à intenter des procès à ceux qui insinuerait le contraire. Face à lui, il y a cette Amérique étrange, à la fois libertaire et pudibonde, qui refuse de voir qui est réellement son idole. Une contradiction que Soderbergh illustre au début du film par cette scène troublante : dans une salle de Vegas parée de mille et une paillettes, Walter Liberace fait danser frénétiquement ses doigts sur son piano en strass. Dans l’assistance, Scott, accompagné de Bob, un ami de l’artiste, plaisantent sur l’imagerie homosexuelle véhiculée par la star dans ses spectacles, avant de s’attirer les foudres d’une vieille femme adepte du show. Dans ce regard, il y a un refus catégorique et la justification de la mascarade qu’orchestre chaque jour Liberace. Chez Kechiche, le rejet homosexuel est plus direct et finalement plus anecdotique dans la vie de la jeune Adèle. Il se réduit à une seule et unique scène de  confrontation violente : la voilà encore une fois au centre du groupe attaquée pour une orientation sexuelle qu’elle n’a pas encore affirmée (elle qu’elle ne fera pas puisque ses amours sont mixtes). Elle est soumise au jugement de ses camarades dans un tribunal urbain qui affiche son ridicule et sa perfidie. Kechiche met en scène un bref moment de cruauté et d’intolérance sans s’y attarder. Il balaie d’un coup l’éventuelle réticence du spectateur à faire de La vie d’Adèle un manifeste homosexuel et politique. Le film est une histoire d’amour totale qui se fiche du genre. De même, chez Scott, le héros de Soderbergh qui aime les hommes et les femmes indifféremment, il n’y a jamais d’affirmation sexuelle. Plus tard, il sortira, certes avec douleur, du star système Liberace, mais n’en sera que plus serein. En témoigne l’ultime rencontre entre lui et son amant. C’est ainsi que nos deux personnages s’épanouissent : dans un refus de la catégorisation et du jugement social.

 

Malgré leurs grandes différences esthétiques et narratives, Ma vie avec Liberace et La vie d’Adèle ont une manière commune d’aborder la trajectoire de leurs personnages et la complexité du sentiment amoureux. On y décèle la même écriture viscérale et la même universalité. Ce sont deux superbes films qui ont mérité leurs prix : trois Emmy Awards pour Ma vie avec Liberace (meilleur téléfilm – car diffusé uniquement sur HBO et pas en salles aux Etats-Unis, meilleur acteur et meilleur réalisateur) et Palme d’Or pour La vie d’Adèle.

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