DVD : PARIS N’EXISTE PAS de Robert Benayoun (1969)

PARIS N'EXISTE PAS

Ami d’André Breton, membre du mouvement surréaliste pour lequel il écrira plusieurs essais, Robert Benayoun (1926-1996) est, dans les années 50, une figure éminente de la critique cinéma. Fondateur de la revue L’âge du cinéma avec quelques comparses de Breton, il écrit également dans Positif et intervient régulièrement au Masque et la plume, aux côtés de Jean-Louis Bory et Georges Charensol, sur France Inter. En 1968, il se lance dans la réalisation avec Paris n’existe pas, le récit tourmenté d’un artiste en panne d’inspiration. Dans cet exercice aux influences surréalistes, Robert Benayoun questionne l’avenir de l’art et le sens même de la création dans la société du spectacle. Son héros est un réactionnaire de l’art, un penseur démodé qui assiste avec résignation à la déliquescence du monde. Dans l’une de ces soirées pop qui enivrent les années 60, Simon (Richard Leduc) discute avec son ami Laurent (Serge Gainsbourg) de la place de l’artiste dans la société moderne. Au cours de cette fête, il fume une cigarette aux effets hallucinogènes. Après cela, tout devient étrange autour de lui : les objets changent frénétiquement de place et les horloges s’affolent. Parfois, il assiste à des scènes prémonitoires, parfois il remonte le temps jusqu’au Paris des années 20 et des années 30. Très vite, Simon prend goût à cette vie surnaturelle qui l’oblige à remettre en question son travail et sa volonté.  Pendant ce temps, Angela (Danièle Gaubert) sa compagne, s’exaspère de cette léthargie qui prend peu à peu possession de l’artiste. 

« Tu tombes à une période où le peintre ressemble de plus en plus (…) à une idole yéyé (…). Tout le monde est artiste désormais : demain mon percepteur, mon laitier… Tu es censé jouer un rôle. L’art moderne est en train de crever »

Serge Gainsbourg dans Paris n’existe pas

 Paris n'existe pas

Pour raconter cette crise de la création, Robert Benayoun use des artifices de la culture pop : planches de bandes dessinées, séquences stroboscopiques, frénésie musicale (orchestrée d’une main de maître par Serge Gainsbourg), comme autant d’empreintes d’une gadgétisation de l’art. Dans ses visions syncopées, déconstruites, brouillées, l’artiste tente de retrouver ce qui fait la solidité de son art. Le voyage dans le temps est donc une étape nécessaire, une réaffirmation de la place de l’artiste dans l’Histoire. Dans ses visions nourries d’archives télévisuelles et de scènes de vie quotidienne rejouées par celle qui occupait autrefois son appartement, Simon assiste à la métamorphose de la ville et accède à un état de connaissance privilégié. Paradoxalement, ce sont ces hallucinations et cette prépondérance de l’imaginaire qui attestent du sens premier de l’art. L’artiste est un témoin éclairé du monde moderne, un intermédiaire entre passé, présent et futur, un vecteur d’Histoire. Ainsi, la confusion temporelle signifiée au début du film par une succession de saynètes (l’histoire des fuseaux horaires dans l’agence de voyage, le dossier urgent à traiter « pour hier », la scène chez l’horloger) trouve sa réponse dans l’existence même de l’artiste, sorte de repère historique emprunt de lucidité. Sorti un an après mai 68, Paris n’existe pas confirme que la révolte est déjà loin. La jeunesse est retournée à sa pop légère et les idéaux se sont noyés dans la culture de masse. Dans les discussions existentielles qui ponctuent le film, on retrouve les questionnements qui troublent le monde artistique d’aujourd’hui : le danger de la marchandisation de l’art, la pérennité des œuvres, le risque de n’être qu’un phénomène de mode, le vide… Ce film rare, édité pour la première fois en DVD, est à découvrir non seulement pour sa réflexion profonde sur le processus de création mais aussi parce qu’il est l’un des seuls films de Robert Benayoun. En 1974, il réalisera Sérieux comme le plaisir, un road movie réunissant de nouveau Richard Leduc, Serge Gainsbourg, mais également Jane Birkin. Ensuite, il retournera à ses livres. Buster Keaton, Jerry Lewis, John Huston, Alain Resnais, les Marx Brothers seront les sujets de ses travaux littéraires. Il mourra avant de terminer le dernier, consacré à Steven Spielberg. Par ses écrits et ses deux films, Robert Benayoun s’est évertué, comme le peintre de Paris n’existe pas, à faire durer son œuvre dans le temps, loin de l’art spectacle.  

Bonus : interview de Gilles Verlant (sur Serge Gainsbourg) et de Richard Leduc (sur le fillm)


Titre : Paris n’existe pas/Réalisé par Robert Benayoun/Durée : 1h33/Pays : France/Distribué par Zylo Films/Sortie en DVD le 12 novembre 2013 

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