THE IMMIGRANT : une rutilante mascarade signée James Gray

THE IMMIGRANT

The Immigrant aurait pu être un film grandiose. Une de ces épopées modernes qui envoûtent par leur lyrisme et leur flamboyance au point de hanter durablement la mémoire cinéphile. Mais le cinquième long-métrage de James Gray confirme ce que l’on pouvait déjà soupçonner derrière ses deux précédents films (La nuit nous appartient et Two lovers) : le cinéaste est, avant tout, un spécialiste de l’esbroufe. Si on pouvait, au début, se laisser prendre au piège d’un cinéma calibré pour séduire les cinéphiles exigeants (Little Odessa, The Yards), il a bien fallu se rendre à l’évidence d’une mascarade désormais trop visible. Usant chaque fois des mêmes recettes stylistiques (tunnels de plans séquences, contemplations béates, jeu d’acteurs caricaturant La Méthode), James Gray enferme ses chroniques familiales et intimistes dans des schémas simplistes nourris d’autosatisfaction. Et The Immigrant, tout rutilant qu’il est, n’échappe pas à la règle. Bradant allègrement le récit au profit de la mise en scène, le cinéaste révèle enfin clairement ses « trucs » d’illusionniste. Cela tombe bien, l’un de ses personnages est un magicien de seconde zone. Dans l’Amérique des années 20 que Darius Khondji (le directeur photo de Jean-Pierre Jeunet et Woody Allen) couvre d’un flou légèrement sépia, deux sœurs venues de Pologne, Ewa et Magda, traversent l’Atlantique dans l’espoir d’un monde meilleur. Mais à cause de sa tuberculose, Magda est refoulée à Ellis Island. Menacée elle aussi d’expulsion, Ewa (Marion Cotillard) trouve en Bruno (Joaquin Pheonix), un mystérieux producteur de théâtre, une aide providentielle. Cependant, l’homme se révèle bien vite être un fructueux proxénète dont les ouailles ravissent les notables new-yorkais. Déterminée à faire sortir sa sœur de rétention avant qu’elle ne soit expulsée, Ewa se résigne à se prostituer pour le compte de Bruno. Dans son calvaire, elle croise Emil (Jeremy Renner), le cousin de ce dernier, qui se produit comme magicien. Mais le rapprochement entre Ewa et Emil rend Bruno fou de jalousie…                

 THE IMMIGRANT Photo 1

© Wild Bunch Distribution

Si le film donne une impression permanente de malaise, c’est qu’il semble perdu dans la structure même de son récit. On y voit une succession de scènes décousues (le théâtre, le séjour familial qui tourne court, le spectacle de magie…) maladroitement raccordées par les émotions d’Ewa qui servent de fil rouge à l’histoire. Dénigrée, humiliée, poussée à la faute par les jugements moraux des uns et l’ignominie des autres, la jeune femme est sacralisée par une lumière diaphane et rédemptrice, érigée en figure sainte par des gros plans quasi religieux. Alors qu’autour d’elle les corps charnus des filles de joie s’exhibent dans toute leur vulgarité, Ewa est perpétuellement couverte de draperies, cachée sous des tonnes de vêtements sombres, frappée d’une pudeur cinématographique bizarre. Plus que la mise en scène qui se contredit à chaque plan, il y a surtout l’affirmation d’un échec narratif. James Gray se perd souvent dans des failles d’écriture et des préoccupations faussement symboliques. Prenons l’exemple d’une scène particulièrement ratée : Emil, dit Orlando le magicien, subjugué par la beauté d’Ewa alias Miss Liberty (autre symbolique récurrente), la fait monter sur scène pour qu’elle l’assiste durant son numéro. Seulement, le public masculin éméché lance des remarques grivoises à la vue de celle qui est devenue une prostituée bien connue du quartier. La scène d’humiliation dure… longtemps. Ni Bruno, dans les coulisses, ni Emil, sur le devant de la scène, n’interviennent durant ce terrible moment de lynchage. James Gray étire la scène pour faire de son Ewa à la fois une martyre sociale et une déesse populaire, une femme qu’on aime désirer et haïr. La scène finit malgré tout par s’interrompre pour laisser place à une grotesque course poursuite entre Emil et son cousin, furieux d’un tel scandale. Encore une fois, le film suscite le malaise par sa séquence tragique qui vire au gag Tex Avery. A chaque fois qu’il fait de son héroïne malheureuse une victime divine, James Gray croit la faire accéder à un niveau supérieur. Pourtant, il n’en fait qu’une caricature féminine, un objet de lutte pour les égos masculins, une poupée de dessin animé qui fait baver les vilains messieurs. Au final, que retenir de ce mélodrame pompier ? Marion Cotillard interprétant son rôle avec une retenue surprenante par rapport à l’exagération des autres (Joaquin Pheonix est à l’inverse au summum du sur-jeu). Pour le reste, on peut se désoler de voir le film rongé de toute part par son ambition formelle et son maniérisme suranné.     

 

 

Titre : The Immigrant/ Réalisateur : James Gray/ Pays : Etats-Unis/ Distribué par Wild Bunch Distribution/ Durée : 1h57/ Sortie le 27 Novembre 2013

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