MANDELA, UN LONG CHEMIN VERS LA LIBERTÉ : L’ANTI-RACISME AU SPECTACLE

MANDELA

Jeudi 5 décembre 2013, Nelson Mandela, ancien président de l’Afrique du Sud et Prix Nobel de la paix, mourrait  à l’âge de 95 ans, dans sa maison à Johannesburg. Depuis, le monde entier pleure l’homme symbole de la lutte contre l’Apartheid et de l’antiracisme, se souvenant des souffrances subies par celui qui fut privé de liberté pendant 27 ans. On n’échappera pas à la pluie d’hommages, souvent sincères, parfois opportunistes, mais toujours nécessaires pour garder en mémoire les combats égalitaires qui ont jalonné le XXème siècle. Seulement, un hasard de calendrier malencontreux va faire d’une hagiographie plus que passable l’ultime témoignage affectif mondial au regretté Madiba. Pré-labellisé chef-d’œuvre du fait des circonstances, promu par des JT cyniquement ravis du storytelling malheureux (les filles de Mandela apprenant la mort de leur père durant l’avant-première anglaise du film, en présence du Prince William), le film de Justin Chadwick (réalisateur de Deux sœurs pour un roi), aussi faible soit-il, va sans aucun doute transformer nos salles de cinéma en lieux de pèlerinage le temps que retombent les bons sentiments médiatiques. On aurait aimé un documentaire fouillé et riche en archives plutôt que ce biopic grandiloquent, machine pré-fabricant l’émotion et rendant artificiel l’idéalisme politique. Revenant sur les débuts de Mandela en tant qu’avocat dans les années 40, le film construit maladroitement sa mécanique héroïque. Idris Elba qui incarne avec conviction l’illustre homme politique, entre dans chaque scène d’un pas décidé non sans jouer les gravures de mode. Qu’il défende les opprimés au tribunal ou qu’il traverse les rues bondées de Johannesburg, l’homme est filmé en plan américain, à bonne distance, toujours en mouvement, annonçant ainsi l’inévitable révolution en marche. Très vite, vient le temps des luttes : l’adhésion à l’ANC (Congrès National Africain), les premiers discours dénonçant la ségrégation raciale et les marches pacifistes pour contrer la haine attisée par l’Apartheid. Les ralentis affluent pour immortaliser la force de caractère, les talents de meneur et le pouvoir de séduction de Mandela. La musique est là, elle aussi, exaltant les prises de positions politiques en même temps que le folklore dont le cinéma raffole. Musiques traditionnelles, décors colorés, danses fiévreuses sous la moiteur africaine, ponctuent à loisir un récit qui se veut aussi exotique qu’historique. Parallèlement au parcours politique, Justin Chadwick, qui s’est inspiré de l’autobiographie de Mandela, s’étend largement sur ses relations amoureuses. A juste titre puisque sa seconde femme, Winnie (Naomie Harris), aura un rôle tragique à jouer dans le destin de l’Afrique du Sud. En attendant, elle est la jeune travailleuse sociale, réservée et élégante, qui suggère par des regards lourdement admiratifs le charisme évident de son futur mari.

MANDELA Photo 1 © Keith Bernstein

 © Photo Keith Bernstein.

Après le spectacle sentimental, les ellipses se multiplient pour accéder plus vite à l’incarnation iconique. Ce sera le massacre de Sharpeville, en 1960, qui mettra provisoirement fin au cirque folklorique du film. Soudain, la violence s’empare de la caméra pour saisir toute l’horreur des affrontements raciaux : durant une manifestation non-violente, des militants noirs sont pris pour cible d’une police répressive qui tire à vue. Cette séquence, proche d’une scène de guerre, est l’une des rares à afficher un tant soit peu de sincérité. Mais cela ne durera pas puisqu’il faut sans cesse surligner chaque évènement par une horrible musique. Le rythme s’accélère encore, compilant à une vitesse folle les actes marquant la radicalisation de Nelson Mandela et de ses compagnons d’armes. C’est le moment de la clandestinité et des attentats. Une période sur laquelle le film ne s’attarde pas, visiblement pour ne pas polémiquer sur l’une des pages les plus sombres de son activisme et ne pas écorner l’image du héros. Puis, voilà enfin la prison, cet épisode terrible qui dura pour Mandela 27 ans, mais que le film résume à quelques victoires psychologiques sur ses geôliers. Pendant ce temps-là, Winnie est torturée dans une cellule d’isolement. Au terme de ses 18 mois de calvaire, elle deviendra cette militante belliqueuse qui a tant controversé le monde. On lui reprochera de susciter la haine, de commanditer des actes monstrueux (le supplice du pneu) et de réduire en fumée le moindre espoir de paix. Étonnamment, c’est là que Justin Chadwick réussit le mieux son portrait. Dans cette métamorphose terrifiante où la violence a pris le pas sur l’humanisme. Elle illustre bien le tournant que prend l’Afrique du Sud dans les années 70/80 et les émeutes qui embrasent les townships. Le ton a changé, la musique aussi : les artistes engagés comme Bob Marley, Gil Scott-Heron et Public Enemy accompagnent les images d’archives des révoltes urbaines. Enfin un peu de fraîcheur dans cet essai parfois si grossier… Le dernier chapitre du film est consacré à la libération de Mandela et à son accession au pouvoir. Idris Elba a les cheveux gris et son maquillage simulant la vieillesse est un peu raté. Mais qu’importe, le dénouement est proche. Assagi par les années, Mandela n’aspire qu’à la paix et à la fin de l’Apartheid. Pour y accéder, Justin Chadwick nous confronte une dernière fois au spectacle de la violence, faisant de sa caméra le témoin d’une scène de massacre réaliste mais ostentatoire (gros plans sur le cadavre d’un enfant, ralentis exagérés, violons emphatiques). Là, alors que le regard du héros se pose sur le chemin apocalyptique de la liberté, on ne sait plus comment aimer ce film, certes plein de bonnes intentions, mais compromis par sa débauche d’effets.

Titre : Mandela : Long Walk to Freedom/ Réalisateur : Justin Chadwick/ Pays : UK/ Distribué par Pathé/ Durée : 2h26/ Sortie le 18 Décembre 2013

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