FRUITVALE STATION de Ryan Coogler & compte-rendu du débat avec le CRAN et la LICRA

FRUITVALE STATION

Fruitvale Station commence par une scène d’horreur. Le genre d’images violentes filmées au téléphone portable dont se nourrit quotidiennement internet. On y voit un petit groupe de jeunes brutalisés par des policiers dans une station de métro sous les cris de badauds consternés et terrifiés. Puis soudain, un coup de feu clôt la séquence. Ces images n’ont rien d’une fiction, elles ont été prises sur le vif, la nuit du 31 décembre 2009 à Oakland, près de San Francisco. Elles ont ensuite fait le tour des réseaux sociaux, alimenté le procès des policiers et rappelé à l’Amérique qu’elle n’en a pas fini avec ses vieux démons. Ryan Coogler, un étudiant en cinéma qui habitait non loin du lieu de l’incident, a décidé d’en faire un film. Modeste, déchirant, rigoureusement documenté. Voici donc Fruitvale Station, récit d’une journée ordinaire dans la vie d’un garçon de 22 ans, chronique édifiante d’une mort annoncée. Pas question pour autant de faire le portrait d’un martyr. Oscar n’a rien d’un ange : il deale, trompe la mère de sa fille, se fait virer de son boulot à force d’accumuler les retards et fait des allers-retours en prison. Dans cette vie faite de galères provoquées ou subies, Ryan Coogler filme un bonheur fugace dans l’intimité d’une famille afro-américaine. Si l’imagerie de cette harmonie générationnelle (la complicité entre le jeune père et sa fille, les conseils culinaires de la grand-mère, la mère protectrice) donnent l’impression de voir une succession de clichés publicitaires, à force de gros plans complaisants, c’est pour mieux amplifier l’irréalité de ce bonheur. Derrière les sourires rassurants, la cool attitude et l’ambiance festive du réveillon, il y a des situations sociales difficiles et une tension raciale qui cherche à s’exprimer à la moindre occasion. Ryan Coogler joue habilement des contrastes entre une photographie lumineuse et l’obscur destin de son personnage, la fluidité de sa caméra et un parcours semé d’embûches, l’Amérique ivre des promesses d’Obama et l’enfer d’un terrain miné socialement. La reconstitution méthodique de la journée d’Oscar est l’occasion de croiser différents personnages, acteurs volontaires ou involontaires du drame. C’est également le moyen, pour le réalisateur, de montrer les différentes voies qui s’offrent à un jeune de 20 ans issu des quartiers défavorisés : une vie de famille sans histoire et un salaire modeste ou le business de la drogue et les risques qui vont avec. Oscar a bien évidemment emprunté les deux routes, se perdant dans l’illusion de l’argent facile avant de retrouver timidement le droit chemin. Et c’est au moment même de sa tentative de rédemption et de nouvelles opportunités que le sort vient lui jouer son plus mauvais tour. Une rixe dans le métro, des flics sous haute tension, des jeunes forcément suspects du fait de leur couleur de peau, et voilà que se rejoue un scénario social et racial beaucoup trop familier. On se rappelle de l’affaire Rodney King dont le tabassage par des policiers et l’acquittement de ces derniers avaient provoqué les violentes émeutes de Los Angeles en 1992. Rappelons également l’affaire Michael Stewart, jeune graffeur noir de 25 ans, mort en 1983 des suites de brutalités policières après une fresque dans le métro. Le film n’a pas d’ambition politique, il se contente d’énoncer les faits et de redonner un peu d’humanité à un fait divers. Pourtant, il incite à s’interroger : doit-on faire de cette histoire une question principalement raciale, comme semble le suggérer toute la communication autour du film ? L’incident n’aurait-il pas pu se produire avec un policier noir ? En évitant de théoriser l’affaire, Fruitvale Station laisse aux spectateurs le soin de tirer ses propres conclusions et de se réapproprier cette histoire. De fait, le film de Ryan Coogler a une portée universelle et c’est sans doute ce qui explique son succès dans les festivals en 2013 : prix du jury à Sundance, prix spécial à Cannes dans la section Un  Certain Regard et prix du public à Deauville. 

FRUITVALE STATION Photo 1

© ARP Sélection

Le débat avec le CRAN et la LICRA

Lundi 16 décembre 2013, l’avant-première du film au MK2 Quai de Seine (Paris), organisée par le distributeur ARP Sélection, accueillait Mano Siri, responsable de la commission culture à la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA), et Louis-Georges Tin, président du conseil représentatif des associations noires (CRAN). L’occasion de voir les premières réactions face au film et les lectures qui peuvent en être faites.

C’est Michèle Halberstadt d’ARP qui ouvre le débat en demandant au public son avis sur le film. Gros silence… (sans doute dû à l’émotion). Louis-Georges Tin prend la parole et place d’emblée le film sur le terrain du racisme en France, en rappelant le rôle des actions associatives au quotidien. Mano Siri embraye sur la LICRA tout en louant la beauté du film. C’est là qu’intervient une première personne : une jeune femme évoque le cas de son frère devenu schizophrène après avoir reçu une balle de la police. Ceci est le début d’une succession de témoignages qui montrent une émotion forte et un rapport très personnel au film. A travers le fait-divers de San Francisco, chacun reconnaît une histoire qui lui est propre, et une douleur encore vivace. L’un évoque des contrôles au faciès répétitifs, l’autre des incidents racistes et homophobes, l’une, le climat de peur vécu par un sans-papier. Des histoires de quartiers (souvent parisiens) et de bavures manifestes trouvent ici un écho dans ce petit film américain sans prétention… Mais ne rêvez pas : cela fait déjà 20 bonnes minutes qu’il n’est plus question du film. Eh oui, le débat a dévié dangereusement… Ici, on évoque les dérapages verbaux d’Eric Zemmour, mais également Manuel Walls comme un « homme d’extrême droite » (sans que personne ne relève). Le film, lui, s’est noyé dans un discours anti-police sans nuance. On parle de stigmatisation des minorités et du déni d’une police peu formée et peu éduquée. OK ! Mais certains s’emballent, galvanisés par des associations qui sont à deux doigts de la récupération politique. L’ennemi du soir est tout désigné : la police, cette entité unie d’un seul bloc dans ses préjugés racistes et son machiavélisme. Aïe. Heureusement, il y a tout de même quelqu’un pour regretter l’absence d’un représentant de l’ordre pour dialoguer avec le public… Parlons-en : où sont les contradicteurs ? Etrange ce débat où tout le monde parle d’une seule voix et analyse le film de la même manière. Fruitvale station est, certes, le récit d’une bavure. Mais une bavure à la fois sociale et raciste. Pas seulement raciste. Se focaliser là-dessus c’est oublier bien vite la violence qui régit la société américaine. Comment ne pas évoquer cette culture qui tend à réprimer plus qu’à sécuriser et dont les institutions judiciaires sont les garantes ? Il manquait un sociologue ou un historien à ce débat, une voix neutre qui re-contextualise les faits et empêche l’assistance d’avoir une lecture biaisée du film. A force de se gargariser des mêmes arguments pendant une heure, ce qui devait arriver arriva : un « militant » du public s’est mis à reprocher à la Licra de plus combattre l’antisémitisme que le racisme. Opposer les racismes, que c’est intelligent ! C’était à prévoir : quand les débatteurs manquent d’adversaires, il ne leur reste plus qu’à se battre entre eux. Dommage car l’idée d’accompagner le film d’un débat était loin d’être mauvaise.


Titre : Fruitvale Station/ Réalisateur : Ryan Coogler/ Pays : Etats-Unis/ Distribué par ARP Sélection / Durée : 1h25/ Sortie le 1er Janvier 2014

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