LE GÉANT ÉGOÏSTE : récit d’une enfance fragmentée

LE GEANT EGOISTE

Avec ses petits poings rageurs, Arbor, gamin hyperactif, frappe aveuglément la caméra qui le filme caché sous son lit. C’est ainsi que surgit à l’écran la brutalité d’une enfance construite dans la misère sociale. Chez ce blondinet de 13 ans au regard d’écorché vif, tout semble déjà le condamner à n’être qu’un « bouseux », un « pouilleux », un « clochard ». Ces noms d’oiseaux que les gamins de Bradford, triste théâtre urbain anglais, se crachent sans arrêt à la gueule pour se rappeler leur situation désespérée. Avec son copain Swifty, autre ado tourmenté, il vagabonde en quête d’un peu de métal à refourguer à Kitten, un ferrailleur au comportement plus que détestable. Après s’être fait renvoyer de l’école pour une bagarre, les deux garçons décident de travailler à plein temps pour ce dernier. Un bon moyen d’échapper à leur quotidien familial glauque et de s’émanciper financièrement. Mais passé l’illusion de liberté, Arbor et Swifty, dont l’amitié se fissure un peu plus chaque jour, se retrouvent embarqués dans une spirale infernale.

Seconde réalisation après Arbor, un documentaire consacré à la dramaturge Andrea Dunbar, Clio Barnard s’est inspirée d’un conte d’Oscar Wilde (Le Géant égoïste) pour construire l’histoire d’un adolescent qu’elle avait rencontré durant son tournage. Dans ce premier exercice de fiction aux accents naturalistes, la cinéaste raconte avec finesse et âpreté l’enfance meurtrie par la violence morale qui ronge les milieux ouvriers. Au cœur d’un décor industriel chaotique et des ruines d’une institution démissionnaire, Clio Barnard suit, caméra à l’épaule, le rythme survolté de son héros, faisant de lui une arme de révolte contre le monde égoïste des adultes. Arbor cogne la vie avec ses crises, son phrasé tranchant et son refus de l’autorité. Son agressivité se ressent dans chaque cadrage toujours plus nerveux et étourdissant. Dans ce défilé, parfois nauséeux d’images, Arbor imite parfaitement la cruauté des adultes. C’est par cette attitude mimétique que le film déroule sa mécanique sociale : Arbor, sorte d’anti-Billy Elliot, gamin trop rapidement jugé irrécupérable, est le reflet d’un échec. Celui, d’abord, des parents qui se laissent submerger par la vie et rejettent toute responsabilité et celui, ensuite, de la société anglaise qui choisit de tourner la tête et de laisser les plus pauvres au bord de la route. Où sont les services sociaux dans le film ? Où sont les institutions ? Dans le récit, le cadre scolaire disparait très vite après s’être montré mou et résigné. Quant à la police, l’autre figure d’autorité du film, elle enlève ses chaussures aux pas de la porte de la maison d’Arbor, sermonne vaguement la mère pour les vols supposés du fils, puis passe son chemin avec indifférence. Arbor peut tranquillement continuer ses petites affaires et vivre dans sa marginalité. Finalement, sa bonne leçon, il se la donnera tout seul : dans les conséquences tragiques de ses actes et dans une touchante culpabilité. Plus qu’à Ken Loach, référence obligatoire de tout film social britannique, on pense à Bill Douglas qui déroulait son enfance dickensienne dans une trilogie au noir et blanc crépusculaire (redécouverte en 2013 en salles et désormais disponible en DVD). On y voyait Jamie, un gosse mal aimé, répondre à la violence des autres par un mutisme enragé. Chez Arbor comme chez Jamie, on retrouve un même regard mélancolique et incrédule sur la laideur du monde.   

Titre VO : The selfish giant/ Réalisateur : Clio Barnard/ Pays : UK/ Distribué par Pyramide Distribution/ Durée : 1h31/ Sortie le 18 décembre 2013

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