YVES SAINT LAURENT… PAR LE TROU DE LA SERRURE

YVES ST LAURENT

Tout comme il y eut, en 2011, la guerre de La guerre des boutons en salles (pour rappel, 2 remakes médiocres du film d’Yves Robert se sont livrés une lutte de communication sans merci pour finalement connaître un insuccès collectif), il y aura cette année la guerre des Yves Saint Laurent. D’un côté, le biopic officiel signé Jalil Lespert et validé par Pierre Bergé (ex-compagnon du créateur et caution morale de tout projet le concernant). De l’autre, le biopic rebelle de Bertrand Bonello, marqué du sceau de l’infamie par le même Pierre Bergé à qui le cinéaste n’aurait, parait-il, pas demandé son avis. Rien que pour cette prise de distance, le second projet a quelque chose de séduisant, surtout qu’on connaît la capacité de Bertrand Bonello à rendre ses personnages aussi obscurs qu’enivrants (De la guerre, L’Apollonide). Jalil Lespert, lui, s’est illustré dans un style plus conformiste avec des personnages plats et des intrigues prévisibles, à l’exemple de son dernier film Des vents contraires. Malgré tout, on ne préjugera pas d’un affrontement manichéen entre un biopic mainstream et sa version rivale plus licencieuse, d’autant qu’il reste beaucoup de temps avant de découvrir le Saint Laurent de Bertrand Bonello (prévu à l’origine le 14 mai 2014, le film avec Gaspard Ulliel et Jérémie Renier a été décalé au 1er octobre). Parlons donc du film « évènement » de Jalil Lespert qui sature déjà beaucoup trop l’espace médiatique.

Yves Saint Laurent Photo 1

© Thibault Grabherr et Anouchka de Williencourt / SND

Le personnage a à peine traversé l’écran que déjà s’impose le poids des responsabilités : pour Yves Saint Laurent, âgé de 21 ans en 1957, il s’agit de succéder au regretté Christian Dior et d’apporter un nouveau souffle à sa maison de couture ; pour le réalisateur, de restituer le talent et la fragilité de son personnage tout autant que son histoire d’amour fusionnelle avec Pierre Bergé ; enfin pour l’acteur Pierre Niney, de révéler toute la complexité de l’homme par sa parole et sa gestuelle sans pour autant verser dans le mimétisme. Face à tous ces écueils, difficile de ne pas tomber dans le piège de la parade d’images et du portrait superficiel. Pourtant, Jalil Lespert s’en sort plutôt bien au début, laissant son regard s’égarer dans les coulisses de la création, survolant délicatement les dessins de mode et frôlant au coin du cadre les étoffes. Pierre Niney, lui, est déjà un peu dans l’imitation mais donne encore l’illusion d’un personnage à la timidité singulière. Cependant, très vite, le scénario oublie les enjeux artistiques pour s’aventurer dans l’intime en explorant, d’une part, la relation possessive entre Saint Laurent et Berger (Guillaume Gallienne) et, de l’autre, le caractère maniaco-dépressif du couturier. Si ce chapitre plus privé a quelque chose de fascinant, il n’en est pas moins voyeuriste. Des prospections sexuelles nocturnes aux orgies people, des défilés de gigolos aux copines opportunistes, le cinéaste choisit la luxure plutôt que la mode. Face à ce spectacle faussement décadent où se croisent Bernard Buffet, Karl Lagerfeld (Nikolai Kinski), Victoire Doutreleau (Charlotte Le Bon), Loulou de la Falaise (Laura Smet) et même Andy Warhol, on s’enivre difficilement tant le scandale et la superficialité ont pris le pas sur le génie créatif. Au fil des scènes, plus sulfureuses qu’introspectives, le film se transforme en un long clip d’images branchées titillant la nostalgie 70’s du spectateur. Dans cette vision fantasmée de la libération sexuelle, la mode n’a bizarrement plus sa place, cantonnée aux ambitions mercantiles de Pierre Berger, le garde-fou d’Yves Saint Laurent. Même s’il y a quelque chose de séduisant dans cette relation qui mêle passion et jalousie, on aurait aimé voir un peu plus Saint Laurent au travail. En effet, il manque la délicatesse de son regard sur la femme, la contextualisation de son art et les diverses influences qui l’ont nourri. S’enfermant dans le registre personnel, Jalil Lespert filme la névrose de Saint Laurent dans l’hystérie « modeuse » plus que dans la mode. Au final, sous les lumières de la reconnaissance publique, alors qu’il souligne maladroitement les blessures secrètes de son personnage, le film passe souvent à côté de l’essentiel.      

Titre : Yves Saint Laurent/ Réalisateur : Jalil Lespert/ Pays : France/ Distribué par SND/ Durée : 1h46/ Sortie le 8 Janvier 2014

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