12 YEARS A SLAVE : UN FILM PUISSANT MAIS CALIBRÉ POUR LES OSCARS

12 YEARS A SLAVE

Comment traiter de l’esclavage sans tomber dans le piège de l’exercice lacrymal ? Beaucoup s’y sont essayés, n’échappant jamais au diktat de l’émotion et aux boursouflures narratives qu’elle exige (à l’exemple d’Amistad de Steven Spielberg ou des multiples adaptations de La case de l’Oncle Tom). Bien sûr, certains ont tenté de bousculer ce formalisme par quelques audaces stylistiques : Sidney Poitier avec le ton parodique du western Buck et son complice, Lars Von Trier avec le cadre théâtral de Manderlay ou encore Quentin Tarantino et son western revanchard Django Unchained. Mais chaque fois, l’esclavage n’est resté qu’un prétexte à des essais formels, loin de tout point de vue ou de mise en perspective. Avec Steve McQueen, on pouvait s’attendre à autre chose. Lui, l’artiste protéiforme, le plasticien radical dont les sombres films hantent les musées d’art contemporain, semblait tout désigné pour nous offrir un autre regard que ce perpétuel défilé d’images polluées de bons sentiments. On se souvient de l’âpreté de Hunger, du traitement clinique de Shame et des performances édifiantes de Michael Fassbender qui n’a jamais été aussi bon que dans l’univers aliénant de McQueen. Ici, le cinéaste britannique adapte l’autobiographie de Solomon Northup, un homme noir vivant avec sa famille à New York mais kidnappé et vendu comme esclave à Washington en 1841. On imagine déjà ce que pourrait faire Steve McQueen de ce récit terrible : une œuvre dense, âpre, dérangeante qui renverrait l’Amérique d’aujourd’hui à son inhumanité passée. Pour raconter l’horreur, le cinéaste immerge le spectateur dans ce processus de déshumanisation qu’est l’esclavage. Nous suivons Solomon dans son périple, enfermés avec lui dans sa cellule, baladés d’une scène à l’autre par une caméra qui le suit à la trace, sans jamais rien manquer de son triste sort. Confiné dans cet espace, Solomon est prisonnier du temps. Steve McQueen efface tout repère temporel en faisant de l’esclavage un cadre figé dans ses considérations primaires et son système archaïque. L’aspect le plus intéressant du film est sans doute l’exploration de la cruauté des hommes blancs à l’égard des hommes noirs, mais également  des esclaves entre eux. Dans cette micro-société régie par la domination raciale, seules émergent la trahison et la lâcheté. Steve McQueen met en scène ces rapports détestables dans des scènes d’humiliation où les esclaves, témoins du calvaire de leurs pairs, se contentent de détourner le regard. Même notre héros est pris au piège de cette machine déshumanisante : lors d’une scène, on voit un esclave échapper à sa destinée sans tenter de porter secours à ses congénères. Plus tard, Solomon reproduira, dans d’autres circonstances, la même scène d’abandon.

Si le film propose une lecture plus complexe que d’habitude de l’esclavage, il n’en reste pas moins consensuel, voire stéréotypé, dans sa forme. Dès son ouverture, 12 years a slave délivre sa musique mélodramatique, misant plus sur l’affect du spectateur que sur son discernement. La partition d’Hans Zimmer, spécialiste de la grandiloquence sonore, répond parfaitement aux exigences de ce type de cinéma tire-larmes. L’exagération des bruitages sur les coups de fouet assénés aux esclaves et l’écho assourdissant des chaînes frappant les barreaux, rappellent sans cesse que nous sommes face à un spectacle. Un spectacle tragique, certes, mais un spectacle quand même, avec ses codes, son langage visuel et sonore, son chantage à l’émotion. Pourtant, la force du sujet et l’interprétation des acteurs auraient dû suffire à émouvoir. En effet, Chiwetel Ejiofor (Inside man, Les Fils de l’homme) et Lupita Nyong’o rivalisent de sensibilité dans leurs rôles d’esclaves. Michael Fassbender (à qui McQueen consacre une grande part du film), Benedict Cumberbatch (La taupe), Paul Giamatti (Cosmopolis), Garret Dillahunt (Oliver Sherman) ou encore Sarah Paulson (American Horror Story), nous gratifient eux aussi, de leur meilleure performance. Seulement, dans ce défilé d’acteurs qui jouent leur grande scène et puis s’en vont, on décèle trop souvent la mécanique d’un exercice théorique. Ainsi, chaque rôle semble écrit pour exprimer un point de vue proche de la caricature. Il y a l’esclavagiste gentil mais un peu lâche, le sadique qui n’éprouve du plaisir que dans l’humiliation, le tortionnaire et son amour malsain, le bourreau qui noie sa culpabilité dans l’alcool ou le bon samaritain et son discours idéaliste. Dans ce catalogue de caractères, on retrouve aussi Brad Pitt, le producteur du film, qui s’octroie le plus beau rôle, Paul Dano, qui depuis There will be blood s’enferme dans des rôles de névrosés jusqu’à la caricature, et même Quwenzhané Wallis (Les bêtes du Sud sauvage) qui ne fait que passer. Cette profusion de guest stars finit par dénaturer le récit en faisant des personnages des figures brouillées et interchangeables. Mais ce qu’il manque surtout au film, c’est une vision radicale, loin de l’aveuglement émotionnel, loin du conformisme des Oscars. Pourtant, on n’ira pas jusqu’à reprocher au film ses neuf nominations, consensuelles certes, mais tout de même méritées.


Titre : 12 years a slave/ Réalisateur : Steve McQueen/ Pays : USA/ Distribué par Mars Distribution/Durée : 2h13/Sortie le 22 Janvier 2014

Publicités