DALLAS BUYERS CLUB ou la chair sidérante

Dallas byers club

Dès sa première scène, Dallas Buyers Club orchestre minutieusement son bal tragique. Dans les coulisses d’un rodéo, un cowboy s’offre un moment de plaisir avec deux femmes pendant qu’un cavalier intrépide tente de maîtriser un taureau. L’alternance répétée d’une scène à l’autre, d’un spectacle de chair à l’autre, suggère déjà ce que sera le film : le récit d’une destruction des corps et, en filigrane, le portrait d’une Amérique malade. Isolé dans un box, comme du bétail prêt à passer à l’abattoir, Ron Woodroof nargue la mort dans une étrange euphorie. Nous sommes au Texas, en 1985, à l’époque où le sida se propage dangereusement, mais où l’on croit encore qu’il ne touche que les homosexuels. Ron est hétérosexuel, homophobe, coureur de jupons et bientôt séropositif. Confronté à un système médical qui choisit arbitrairement qui peut se soigner ou pas, Ron va chercher au Mexique un traitement alternatif. Devant l’efficacité du cocktail et flairant la bonne affaire, le cowboy se lance dans le business de médicaments en créant un club de soins pour malades à l’adhésion onéreuse. Mais l’industrie pharmaceutique, qui prospère allègrement sur le marché du sida, accepte mal ce genre de concurrence…

Inspiré par l’histoire vraie de Ron Woodroof, le nouveau film de Jean-Marc Vallée (réalisateur de C.R.A.Z.Y et Café de Flore) transcende les codes du récit dramatique en évitant le pathos que lui confère un sujet comme le sida. Le cinéaste québécois réussit à échapper à une narration misérabiliste en faisant, paradoxalement, de la chair la matière première de sa mise en scène. Il filme la mécanique des corps, leur métamorphose et fait surgir, à travers leur disparition progressive, un effacement social. Ce que l’on voit derrière ces visages émaciés et ces corps décharnés, ce sont des comportements destructeurs, des communautés rejetées et des attitudes réactionnaires. Dans les regards des personnages mourants, Jean-Marc Vallée révèle l’intolérance et l’ignorance des autres. Mais dans la souffrance des corps, il fait surtout émerger une force morale, une sorte de rébellion invisible. Le refus d’une condamnation. Le film séduit grâce à la personnalité de son héros. Un personnage gouailleur, taquin et souvent drôle. Matthew McConaughey, spectaculairement amaigri, offre un spectacle sidérant. Dans la lutte qu’il mène contre le système médical, son corps semble manifester une résistance face à un aveuglement collectif. Alors que Rock Hudson vient de mourir du sida, que les hôpitaux se sont transformés en abominables mouroirs, la société américaine se terre dans ses préjugés absurdes et fuit la réalité. C’est ce que montre constamment le cinéaste en filmant des bureaucrates de la santé enfermés dans leur tour d’ivoire. Seule Jennifer Garner, qui interprète un médecin plein de compassion, donne un visage humain à la machine institutionnelle. Le contexte de la maladie va également permette aux deux personnages d’évoluer. Tandis que Ron devient plus tolérant au contact des malades homosexuels qui l’entourent, le Dr Saks apprend à se décoincer auprès de ce drôle de cowboy réfractaire à l’autorité. Dans cette structure un peu manichéenne, il y a Rayon, un électron libre qui traverse les scènes en distillant sa légèreté malgré son histoire tragique. De ce personnage, interprété de manière fascinante par Jared Leto, on retiendra le maquillage outrancier d’un travesti cachant mal sa mélancolie. Il incarne parfaitement tout ce que l’Amérique de l’époque ne veut pas voir : la complexité identitaire, un isolement qui pousse à l’autodestruction et le désespoir d’une génération.

Titre : Dallas buyers club/ Réalisateur : Jean-Marc Vallée/ Pays : USA/ Distribué par UGC Distribution/Durée : 1h57/Sortie le 29 Janvier 2014

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