LE GRAND CAHIER, APPRENTISSAGE CRUEL

LE GRAND CAHIER

Le Grand cahier, premier tome d’une trilogie signée par l’écrivain hongrois Agota Kristof, se trouve enfin adapté au cinéma, après quelques péripéties (*), par l’un de ses compatriotes János Szász. On ne saurait dire si c’est la voix off obséquieuse ou la violence sonore (coups de poing à l’écho métallique, grincements de porte caverneux) qui crée à ce point un sentiment de malaise, mais il faut admettre que le film, malgré sa noble intention de fidélité littéraire, force parfois le trait jusqu’à la nausée. Devant cette lourdeur quasi systématique, entre regards culpabilisateurs des personnages et interprétation d’une rare sécheresse, on peut se sentir facilement pris en otage, comme sommés de regarder le malheur sans pouvoir détourner le regard. Pourtant, si l’on réussit à passer outre la forme excessive, cette histoire de jumeaux spectateurs de la montée du nazisme en Hongrie peut recéler quelque chose d’assez fascinant. La puissance du film réside avant tout dans le rôle des deux jeunes acteurs, particulièrement impressionnants, dont le regard perçant prend le spectateur à témoin et oblige à vivre les évènements de manière frontale. Installés à la campagne chez une grand-mère irascible, les jumeaux, soumis au froid, à la faim et à la violence, subissent en huis-clos l’horreur qui ronge le monde des adultes. De cette cruauté intimiste qu’ils décrivent à longueur de pages dans un cahier confié par leur père avant la guerre, les deux garçons élaborent une stratégie de survie physique et morale qui va leur permettre d’affronter la férocité du monde. Autour d’eux, le chaos règne, se manifestant par des comportements déviants (viol, pédophilie) et des attitudes détestables (délation, antisémitisme). Enfermé, oppressé, comme le sont nos jeunes héros confrontés à toutes les formes possibles du Mal, le spectateur se résigne au cynisme autant qu’eux s’endurcissent, halluciné par ce spectacle de haine. En offrant une progression constante dans l’horreur, même si elle est plus souvent suggérée que montrée, János Szász déclenche presque une réaction de sympathie vis-à-vis de l’ignoble grand-mère dont il explore, derrière la méchanceté, le poids des rancœurs. A travers la relation difficile que la vieille femme entretient avec ses petits-enfants, le cinéaste dessine un portrait de l’humanité assez terrifiant. Entre le mal vécu dans le cercle privé et le mal qui s’affiche à outrance dans l’espace public, nos anges aux petits poings serrés n’ont d’autre alternative que de devenir à leur tour des créatures monstrueuses.      

* Les droits du livre sont passés entre les mains de la réalisatrice Agnieszka Holland puis du cinéaste danois Thomas Vinterberg, avant que János Szász puissent y accéder.

 Titre VO : A nagy füzet/ Réalisateur : János Szász/ Pays : Hongrie/ Distribué par Pretty Pictures/Durée : 1h49/Sortie le 19 Mars 2014

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