CINÉMA DU RÉEL JOUR 2 : BLACK FRIDAY

Que ta joie demeure affiche

Vendredi 21 Mars, mauvaise journée… D’abord, il a plu à verse (ou presque) et en plus j’ai raté la séance qui m’intéressait (Mare Magnum d’Ester Sparztore et Letizia Gullo, sur une campagne électorale critique à Lampedusa) puis la deuxième (l’intrigant Quand je serai dictateur de Yaël André). J’ai rattrapé le coup en allant voir Que ta joie demeure, le nouveau film du québécois Denis Côté qui a déjà été présenté en février dernier à la Berlinale. Le réalisateur de Curling et de Bestiaire (où il filme des animaux en plan fixe pendant 70 minutes, comme il le dit lui-même) s’est intéressé au monde du travail sous un angle expérimental. Dans plusieurs usines canadiennes, il filme des ouvriers sur leur machine et interroge leur rapport au travail. Mais plutôt que de tendre le micro pour saisir leur parole, il préfère proposer une combinaison d’images entre gestes répétitifs, gros plans sur rouages mécaniques (à la manière des Temps modernes ou de Metropolis) et moment de pause. Dans ces multiples décors qui ne semblent faire qu’un, Denis Côté capte les mêmes regards ambigus, l’indifférence face à l’objet caméra, la concentration ou le vide. Difficile de saisir l’intention réelle de l’objet dont la froide mise en scène est soudainement bousculée par l’intrusion de comédiens jouant des ouvriers déprimés ou invisibles. Cet envahissement de la fiction a parfois, dans son approche ultra esthétique et poseuse, des effets négatifs sur l’essai du cinéaste. En effet, on a souvent l’impression de voir à l’écran une lecture condescendante du milieu ouvrier où l’art viendrait opposer ses considérations intellectuelles (« Travailler dur n’a jamais tué personne. Pourquoi prendre le risque ? » répété indéfiniment par un faux ouvrier) et son spectacle faussement complaisant (à l’exemple des messages humoristiques que le cinéaste a collé ici et là ou du gamin jouant du violon à la fin du film avec un air satisfait et prétentieux).

Que ta joie demeure

Ici, les cerveaux aliénés par la machine sont gentiment rappelés à l’ordre par la culture avec une sorte de mépris déguisé qui finit par devenir exaspérant. D’ailleurs, Denis Côté, venu répondre aux questions à la fin de la projection, n’a fait que renforcer cette sensation en rappelant qu’il exécrait le cinéma militant et ne voulait surtout pas d’une interprétation sociale de ses films. Taquinant les journalistes essayant de trouver des grandes références cinématographiques dans son œuvre, le réalisateur a tenu à recentrer Que ta joie demeure dans une démarche abstraite. Et c’est bien cela le problème : certes, on ne peut lui reprocher d’avoir une ambition artistique loin du cinéma engagé, mais en revanche, on peut trouver fatigant de voir des cinéastes s’enfermer dans des films trop écrits où prime avant tout l’exercice de style. Un peu cyniquement, Denis Côté a évoqué son passé de critique de cinéma et la tendance du milieu à voir dans des films des choses qui n’existent pas. Même s’il loue la capacité du spectateur à se réapproprier ses films, il refuse qu’on sur-interprète son travail, ce qui est tout à fait compréhensible. Pourtant, ici, il n’est même pas question d’interpréter quoi que ce soit : il s’agit juste de consommer des images imbriquées les unes dans les autres avec une grande désinvolture. Donc, non, je n’ai pas aimé Que ta joie demeure, contrairement à beaucoup d’autres qui lui prédisent déjà un beau succès. Encore faudrait-il que le spectateur ait le droit d’y voir quelque chose de plus profond qu’un bel objet écarlate.   

Prochaine projection : Mercredi 26 Mars 14h, Centre Wallonie Bruxelles, dans le cadre du Cinéma du réel

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