CINÉMA DU RÉEL JOUR 3 : FOULE SANGLANTE À GARE DU NORD

GARE DU NORD  WEBDOC affiche

Samedi 22 Mars, il y avait foule pour découvrir Iranien, le film de Mehran Tamadon en compétition internationale. Il faut dire que l’expérience tentée par le réalisateur de Bassidji avait de quoi susciter la curiosité : alors qu’il est installé en France depuis 1984, Mehran Tamadon décide de retourner en Iran entre 2010 à 2012 afin de confronter son athéisme aux idées politiques et religieuses de partisans de la République islamique. L’idée de restreindre l’affrontement idéologique au cadre d’une maison familiale laissait présager un bel objet de cinéma. Malheureusement, victime de ses bons échos, Iranien resta pour moi une chimère et je dus me résoudre à voguer vers d’autres cieux documentaires. Je me retrouvai donc à la projection de Sangre de mi sangre, film de Jérémie Reichenbach, en compétition dans la sélection française. Le pitch semblait intéressant mais il y avait quelque chose qui me posait un gros problème… Voyez plutôt : « En Argentine, le quotidien de familles Mapuche dont les hommes travaillent dans un abattoir autogéré ». Devinez ce qui me rebutait… « Argentine » ? « Mapuche » ? Les hommes au travail ? Bien sûr que non ! C’était « abattoir » évidemment ! Moi qui n’ai jamais pu regarder Le sang des bêtes de Franju ou passer devant une boucherie sans des hauts le cœur. Moi qui détourne le regard dès que je vois un reportage avec des animaux dépouillés et éviscérés, j’allais voir 77 minutes de chair sanglante et de bovins hurlant à la mort… Pourtant, je voulais tout de même voir le film à cause des Mapuche et voir comment fonctionnait leur système de coopérative. Il était donc temps de surmonter ma peur des images, la dépasser pour pouvoir ensuite regarder des films que je m’interdisais bêtement.

Photo sangredemisangre

J’avoue que Sangre de mi sangre a été une bonne surprise. Dans sa manière de filmer le quotidien et l’intimité de ces familles Mapuche, Jérémie Reichenbach fait preuve d’une certaine tendresse, créant une vraie proximité avec le spectateur. Entre conversations drôles et engueulades, parades amoureuses et solides liens générationnels, il nous donne presque l’impression de vivre aux côtés de ces personnages grâce à une caméra qui fond doucement dans le décor. Eux-mêmes semblent oublier la présence du réalisateur quand ils se livrent à cœur ouvert les uns aux autres ou quand les amis de la coopérative médisent sur ceux qui se sont moins investis que les autres. Les dialogues sont souvent drôles et les répliques sont bien senties… Mais attendez ! Sommes-nous toujours dans le documentaire ? Une phrase à la fin du film, dans l’intimité d’une chambre à coucher, laisse entendre que les amoureux qui batifolent à l’écran n’ont jamais vraiment oublié la caméra. D’ailleurs, ils savent où est la limite de ce qu’ils donnent au spectateur. Un peu de leurs rêves mais aussi beaucoup de mystère. Les scènes d’abattoir assez rudes viennent ici rappeler la dureté du quotidien dans un mouvement mécanique qui révèle un profond détachement. C’est aussi un lieu de passerelle où les générations les unes après les autres se transmettent une culture du travail solidaire et de l’autogestion.

 Gare du Nord  NET escape

Plus tard, un autre microcosme faisait l’objet d’une expérimentation. Claire Simon, la réalisatrice de Gare du Nord, sorti en septembre 2013, est venue présenter le webdoc (Garedunord.net) qu’elle a conçu pour prolonger son film. Là, devant un parterre de spectateurs et professionnels s’impatientant de quelques soucis techniques, la cinéaste a ouvert le débat autour des formes multiple d’une œuvre. D’abord traité sous la forme documentaire avec Géographie humaine, puis sous l’angle de la fiction avec le film de cinéma, la Gare du Nord, lieu en perpétuel mouvement, se prêtait idéalement aux possibilités infinies du webdoc. Elle a ainsi constitué une nouvelle œuvre à partir d’éléments du documentaire, des scènes du film et de nouvelles prises de vue faites à la gare. En découle un objet filmique très ludique où l’on peut « cliquer sur les personnages », comme le disait si bien un intervenant du festival, et qui peut être monté et remonté perpétuellement par le spectateur. Dans cet exercice assez stimulant où le réel défie sans cesse la fiction, la Gare du Nord, personnage central et monstrueux, devient lieu de fascination et d’étrangeté. D’ailleurs, Claire Simon compare volontiers cette gare à l’enfer, un lieu où les âmes damnées disparaissent dans la foule. Il est vrai qu’il y a quelque chose d’assez morbide à la Gare du Nord, une humanité muée dans un perpétuel affrontement. C’est donc un terrain idéal pour confronter les formes artistiques. 

Plus d’info sur Sangre de mi sangre  et prochaines projections : http://www.cinemadureel.org/fr/programme/competition-francaise/sangre-de-mi-sangre

Voir le webdoc Garedunord.net de Claire Simon : http://gare-du-nord.nouvelles-ecritures.francetv.fr/

Revoir Gare du Nord, le film : http://www.universcine.com/films/gare-du-nord

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