CINÉMA DU RÉEL JOUR 8 : ÊTRE CHINOIS OU IRANIEN

 

XU JIAO

Jeudi 27 mars, il y avait deux films à ne pas manquer : Xu Jiao, le premier documentaire de la chinoise Shengze Zhu (dans la compétition premiers films) et Iranien de Mehran Tamadon (en compétition internationale). Rien de vraiment commun aux deux films si ce n’est une affirmation sociale et identitaire qui prend des formes nouvelles dans le documentaire. Dans Xu Jiao, la réalisatrice prête plusieurs appareils photos à des enfants venus de la campagne et installés depuis peu en ville à cause du travail de leurs parents. Shengze Zhu a voulu ainsi recueillir le témoignage photographique de ces fils et filles de travailleurs pauvres que le système urbain intègre mal. Elle choisit de centrer peu à peu son film sur Qin, 12 ans, une pré-ado déjà rebelle qui supporte mal de vivre avec sa mère et ses petites sœurs dans un minuscule appartement. Si les débuts du film sont plutôt académiques avec l’exposition succincte des photos prises par les enfants, le portrait peu complaisant de Qin donne une autre couleur à l’exercice. Derrière la gamine malpolie et capricieuse, toujours rivée sur son portable, il y a la détresse d’une enfant déjà trop bien préparée à la violence sociale du monde des adultes. Son mal-être d’adolescent nous explose à chaque plan tandis que la misère de ses parents vient rappeler avec horreur les disparités de la Chine d’aujourd’hui. Venue présenter son film et répondre aux questions des spectateurs, Shengze Zhu a expliqué comment le système économique chinois excluait les plus pauvres (par exemple, en réservant des avantages sociaux uniquement aux habitants des villes et en refusant l’accès aux écoles publiques aux enfants de la campagne) et a pointé les problèmes d’éducation de son pays. A travers la violence familiale du film, elle souhaite montrer toute la violence qui régit la société chinoise.

Iranien Photo1

Présenté à la Berlinale en début d’année, Iranien a déjà largement conquis le public du festival. Mehran Tamadon, le réalisateur de Mères de martyrs et Bassidji, s’est lancé avec ce nouveau film dans une expérience inédite. Athée, résidant en France depuis de nombreuses années, Mehran Tamadon qui retourne très régulièrement en Iran souhaitait créer une situation de vie commune avec des partisans de la République islamique. Après de nombreuses difficultés (interrogatoires, confiscations de matériel, intervenants réfractaires au dialogue), le cinéaste a rencontré quatre mollahs acceptant de tenter l’expérience du vivre ensemble pendant deux jours au sein de sa maison familiale. Installés avec femmes et enfants, les invités jouent le jeu du débat instauré par leur hôte dont le salon fera office de  terrain neutre. Le film séduit dès ses premières scènes de confrontation tant le réalisateur manie l’humour avec férocité. La liberté, la religion, la place de la femme (dont l’évocation devient presque une obsession) sont autant de sujets de discorde qui viennent peu à peu troubler la quiétude du salon, mais toujours dans une ambiance étrangement détendue où chacun se taquine mutuellement. En filmant les moments de malaises, les regards en coin, les airs narquois, le cinéaste souligne l’absurdité des arguments et atténue leur portée. Il fait de ses adversaires des personnages de foire qui, derrière un discours bien rodé, prennent des airs de bouffons. Chaque fois que Mehran Tamadon gagne une bataille d’idées, on applaudit à la victoire de la démocratie. Mais, le réalisateur se met aussi en scène en difficulté face à des contradicteurs aux arguments redoutables. Une situation terrible, parfois gênante, qui interroge notre propre niveau de tolérance. Avec son athéisme et sa laïcité, Mehran Tamadon est renvoyé par ses opposants à un rôle de dictateur. Dans son siège, le spectateur rit jaune. Heureusement, pas pour longtemps. Le film est un essai idéologique exemplaire, un de ceux dont on espère le succès mondial. En Iran, Mehran Tamadon est désormais persona non grata. Un label de qualité pour tout cinéaste iranien qui se respecte.

 

 

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